518 LU MAQUIGNON.
cessa ires, par pure complaisance. 11 ue leur conseillera pas d'acheter des chevauxneufs , car alors on n’a plus qu’à s’adressera Crémieux ou à Aron, et son ministèredevient inutile : il vous en détaillera les inconvénients : « il est bien plus sage, dit-il , moins cher en même temps, de chercher des chevaux tout faits, tout dressés , quisont pliés, assouplis, habitués à la main de l’homme, pleins d'une grâce acquise etd’une vigueur éprouvée. » Vous, bonhomme, qui souvent n’aimez que votre repos, elne vous occupez guère de vos chevaux que pour vous dorloter dans votre chaude etcommode berline, vous vous laissez facilement séduire par ces argumeus sophistiques.Mais comme toujours celui qui se défait de ses chevaux a pour cela une raison capi-tale , il s’ensuit que vous êtes trop heureux de les revendre à moitié prix au bout detrois semaines, grâce aux bonsoflices du maquignon.
Le maquignon est l’homme de Paris qui connaît le plus de monde : il donne despoignées de mains a un nombre incommensurable de cochers, de palefreniers, de va-lets d’écurie, de valets de pied ; il a des ramifications, des accointances partout : ilne s’est jamais connu d’ennemis. A la différence du marchand de chevaux, il estpoli et souriant avec tout le monde ; car il voit dans chacun la cause cachée de quel-que affaire brillaule. Il ne brusque et ne méprise personne : il n'est groom si im-berbe auquel il ne fasse des cajoleries intéressées ; il sème des amitiés partout, à touthasard, bien certain d’en recueillir tôt ou tard les fruits. Maîtres et valets ont unepart presque égale dans scs prévenances ; car si les maîtres achètent, les valetsfont vendre. Il se ménage des entrées en tout lieu : les antichambres, les écuries luisont toujours ouvertes et n’ont pas de secret pour lui. Il connaît non-seulement lespersonnes qui ont mis leurs chevaux en vente, ou qui ont été en visiter, mais encoreceux qui ont l’intention, le caprice fugitif de faire quelque trafic de ce genre. Il n’at-tend pas l’occasion, il la provoque et lui force la main : c’est l’intrigant le plus hardiqu’on puisse voir. Vous ne pouvez pas vous surprendre une pensée qui ait rapportplus ou moins directement a un cheval, sans que le maquignon ne devine cette pen-sée. lia un tact d’observation raffiné, un talent de seconde vue qui vous dérouteet que vous ne pouvez concevoir.
Je suppose que, par hasard , après une promenade pédestre au bois de Boulogne ,vous revenez à votre domicile un peu fatigué, et que le soir, seul dans votre chambreà coucher, tout en nouant autour de votre tête parfaitement frisée un véritable fou-lard des Indes , vous voyez défiler fantastiquement sous vos yeux cette suite brillanted’équipages, et surtout ce délicieux alezan qui dévorait l’espace avec tant de vitesseet de feu. Alors vous vous dites follement en vous-même :... «Tiens, une idée lumi-neuse!... Si je prenais un cheval... alezan, et un tilbury?... au fait, pourquoi pas?.- ®sans songer que vous n’avez juste que ce qu’il vous faut pour subvenir à votre exis-tence d’homme, sans aller encore vous charger de la nourriture d’un quadrupèdeaussi incommode et dispendieux à entretenir qu’agréable à voir. Et vous vous cou-chez avec cette idée qui au premier abord n’est pas tout à fait dépourvue de charmes;votre cheval vous galope sans cesse dans la cervelle, vous entassez les unes sur lesautres des visions absurdes, et le lendemain, à votre réveil, vous haussez les épaulesen songeant à toutes les billevesées que cette idée saugrenue a fait éclore dans votre