ment; tantôt ce sont les machinistes qui se font attendre : ses jambes fléchissent souslui, etil ne peut rester en place. 11 marche, il s’arrête; les exclamations qui sortentinvolontairement de sa poitrine trahissent ses louiments. —« Eh! ce n’est pas cela,malheureuse! — Arrête-toi donc, bourreau! —Ris donc, butor!— Baissedonc lesyeux, coquine! » Siffle-t-on : — « J’étais sûr qu’on les travaillerait à ce passage, ilsne l’ont jamais compris. » Applaudit-on : — « Ah ! on se décide, c'est bien heureux,vraiment ! » Mais à côté de lui, une actrice jalouse donne a ces applaudissements unmotif étranger à la pièce : « 11 paraît que nous avons nos amis dans la salle. » Puis illui faut subir les reproches ou les félicitations du directeur et tutti quand ; puis enfinil se retire seul, harassé de son succès ou de sa chute, interprétant pour ou contrelui tous les mots que le hasard lui apporte sur son passage; et,en attendant, les feuil-letons qu’il se promet de ne pas lire, et qu’il lira tous, il va expier sa gloire ou pré-parer sa vengeance sur son lit de Procuste . C’est l'a qu’il trouvera, trop tard, lessituations fortes, les scènes intéressantes, les mots piquants qui auraient pu faireune bonne pièce de l’œuvre représentée.
Quanta l’autre,au second auteur, b l’imperturbable, on le rencontre partout, dansla salle, au fond d’une loge, b l’entrée d’une galerie ; il se promène dans les couloirs, iltraverse furtivement le foyer, il est content du public, il exalte les acleurs, il en-courage tout le monde; à son oreille tous les murmures sont flatteurs ; il n’aperçoifque des marquesde joie. On rit a l’endroit le plus pathétique : — « Bon! on le prenden gaieté, ça m’est égal. » On s’indigne : — « Bien! la situation fait sou effet. » Onsiffle a outrance : — « C’est un pari! C’est un tour de Fanny! C’est l’administrationpour ne pas me payer ma prime ! » On redouble, ou fait baisser le rideau : — « L apièce ira cent fois, je leur prouverai que j’ai plus de talent qu’eux. » Et après avoirété promener son intrépidité sur le théâtre où il rassure chacun, où on lui demandedeschangements, des coupures : —«Non, rien, dit-il, je n’ôlerai pas un mot. C’est uncoup monté, je le savais... La pièce a très-bien marché. » Puis il va rejoindre sesamis les feuilletonnistes qui l’attendent a table où l’on sable les droits d’auteur. Léon-tine l’agaçanteet lamélancolique Adèle, viennent reconforter un amour-propre qui nes’est pas un instant démenti ; tes belles petites qui ont joué comme des anges sollici"tent leur amour il’auteur pour de nouveaux rôles : le pacte est conclu, signé, scelle-C’est une jubilation diabolique, un concert d’éloges étourdissant et réciproque. 0°le voit donc, il ne s’agit que de savoir bien prendre les choses.
L’honneur d’être l’idole des actrices, l’objet de la contemplation extatique des cia-queurs et l’espoir des marchands de billets est immense sans doute; mais d’autresimmunités plus réelles attendent l’auteur dramatique dans la vie sociale : il ne pa* epas plus de patente qu’un pair de France, car il offre a l’état toutes les garantiesmorales d’un homme bien pensant. Aussi reçoit-il la croix d’honneur, a titre d en-couragement. Tous les auteurs dramatiques méritent la croix d’honneur. C’est leprix de sagesse , c’est le prix de bonne conduite, comme le fauteuil académique estle prix d’orthographe ou le prix d’amplification. Un auteur dramatique, marqué d unruban rouge, membre de l’Académie , doit prétendre b tout, doit aller a la chambrehaute, — lisez la loi, — et c la chambre des députés, aussi facilement qu’il a le dit»*