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Tome second.
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554 L’A U T EUR Ü R A M A T 1Q U E.

L'auteur dramatique du boulevard du Temple est toujours uu grand gaillard ,bien nourri, bien rubicond, qui porte son chapeau sur l’oreille , qui boit de la bièreà la porte d’un café, près du théâtre, en fumant son cigare. On dit même qu’il fumedeux cigares à la fois le soir de ses premières représentations. C’est le plus intrépideadmirateur de lui-même qui soit sous le dôme d’un théâtre; il ne voit jouer que sespièces, il ne comprend qu’elles, il en parle ingénument : elles ne sont pas mal ve-nues. Quant 'a son collaborateur, il n’y a jamais rien fait. Cet auteur-la est ce qu’onappelle au théâtre le charpentier. 11 dédaigne d’écrire, mais il corrige; il a sonfrançais particulier, son style â part; il fait toujours relier la collection de sesdrames pour l'ornement de sa bibliothèque et pour Tiustruction de ses enfants.C’est le type sauvage de l’auteur dramatique, c’est le dramaturge â l’état d’anllnopo-phage , il digère la viande crue, il avale des cailloux, enfin il croit à lui-même avecl’aplomb d’un maître en fait d’armes et la simplicité d’un enfant.

Auprès de lui, c’est un être bien débile que l’auteur dramatique de la rue deRichelieu , le fils des dieux, le successeur d’Alcide, continuateur de Corneille etde Molière , bonhomme a la voix flûtée, frêle colosse qui parle bas pour qu’on l’é-coute. A l’entendre, il ne prétend â rien , il veut tout ce que l’on veut, il ne gênepersonne, pourvu que son nom soit sur l’affiche. Ses sollicitations sont des ordres ,et ses amis sont si puissants, qu’on Irembie h ses moindres soupirs. Ses ouvrages sontd’ordinaire appris, répétés, mis en scène avant que l’administration ne se doute dutitre; quelque soit leur mérite, ils doivent, quand même, faire des recettes forcées,sous peine de perdre de hautes faveurs, qui sait? peut-être la subvention. C’est letype civilisé de l’auteur dramatique : celui-là, il loue tout le monde pour qu’on loueles loges, et le primo mihi rime dans ses vers avec dévouement, avec bien général,avec charité, avec sens commun et même avec popularité.

J’ai dit qu’on était auteur dramatique pour peu qu’on voulût le devenir ; il y acependant des gens qui ne peuvent jamais parvenir à l’être. L’exception , ou le sait,prouve la règle, et comme l'intention est réputée pour le fait, accordons-leur le titrehonoraire, s’il ne dépend pas de nous de leur donner les profits. D’ailleurs ces gens-la tiennent peu à l’argent : ce sont des imbéciles qui gâteraient bien vite le métier sion les laissait faire ! Et d’abord ne veulent-ils pas que leurs drames aient un but ; netendent-ils pas à impressionner les niasses dans une direction sociale ; n’ont-ils paségard à la vérité historique, à la vérité des caractères, à la vérité d’observation ! aveceux pas d’invraisemblance, pas de ces coups de théâtre imprévus qui vous tiennentconstamment les yeux ouverts, pas de ces péripéties laborieusement amenées ; leur artest un art froid , raisonnable, fatigant, qui blesse les spectateurs dans les replis lesplus cachés du cœur. Et que deviendrait le théâtre, bon Dieu ! si l'on y faisait la guerreaux vices! Aussi l’auteur dramatique non représenté est-il éconduit partout où lupousse sa mauvaise étoile ; son signalement est donné, il n’y a pas pour lui de pseudo-nymes possibles ; tout le trahit, il n’écrit pas la scène se passe à tel endroit comme lesautres ; sa conscience se manifeste si minutieusement par l’orthographe, par la ponc-tuation , par la simplicité et le naturel des moyens d’exposilion du sujet, et de dé-veloppement, et dedénoûment, qu’il est toujours facile à reconnaître et à renvoyer.