LA V1151LLl£ FILLE.
cl de la grâce, cel enfer el ce paradis des femmes, ce miuotaure qui chaque jourdévore des milliers de jeunes et généreuses existences, voit naître rapidement ungrand nombre de vieilles filles. Autrefois les murs des cloîtres les cachaient presqueentièrement; aujourd’hui elles se montrent partout. Autrefois l’orgueil du blason etla cupidité titrée se développaient prodigieusement dans la première classe de la so-ciété; aujourd’hui un autre orgueil, une autre cupidité, donnent aux classesmoyennes l’honneur de les multiplier le plus. Autrefois c’était le défaut absolu deculture intellectuelle, aujourd’hui c’est une instruction, des talents en désaccordavec certaines nécessités sociales qui condamnent les femmes au célibat. La vieillefille encombre les institutions, emplit de son nom les petites affiches aux articlesgouvernantes, demoiselles de compagnie, leçons de langues, de musique, de pein-ture, etc., etc. On la voit dans nos athénées, nos cours publics et particuliers,cherchant sans doute a se tresser, avec quelques fleurs cueillies dans le champ de lascience ou de l’art, une guirlande qui la console de celle que l’hymen n’a pu posersur son front virginal.
La plus féconde des diverses causes auxquelles on doit attribuer sa multiplicationactuelle, est incontestablement l’adoration croissante du veau d’or, unique dispensa-teur des délices d’un luxe arrivé a l’état de nécessité presque universelle. Tout pourl’argent et par l’argent; sans lui, rien. Base de l’échafaudage de notre système politiqueet sa première loi morale, il est naturellement aussi la première, la plus puissantepassion d’une époque où la soif du pouvoir est devenue une sorte d’épidémie générale.Vouloir que les hommes, enfoncés dans le gouffre d’une sordide industrie, ne setransforment plus en marchandise, qu’ils cessent de se tarifer en sens inverse de leurréelle valeur et renoncent a ne faire du lien conjugal qu’un vil trafic, c’est leur de-mander l’impossible. D’ailleurs, il faut le reconnaître, le grand nombre a besoin dupavois de la fortune pour être remarqué, d’une forte dot pour venir en aide a sa boi-teuse ambition ! le plus maltraité par la nature se croit sans prix, s’il a publié quel-que mauvais livre, ou s’il possède un diplôme d’avocat. Citez une jeune personne char-mante, dites : « Elle unit les qualités de l’âme à celles de l’esprit, » et l’on vousinterrompra en s’écriant : « Au fait, combien vaut-elle? sont-ce des écus comptant ? »
Donc peu ou point de mariage possible pour la Parisienne pauvre. Quelque hono-rable que puisse être ou le nom qu’elle porte, ou le sang dont elle est sortie, elle n’endevra pas moins, paria de la fortune, vivre le plus souvent triste et solitaire ence bas monde, si elle n’y veut voir ses ailes d’ange exposées aux souillures de lacorruption. Non, presque jamais pour elle de couronnes nuptiales, de chastes etlégitimes amours! Paris ne lui jettera que les fleurs de la séduction, il ne lui pro-diguera que de trompeurs hommages et de mortelles caresses, véritables étreintesde vautour.
Le développement de la vieille fille peut se scinder en trois époques distinctes :la dernière commence a quarante-cinq ans, la seconde a trente-cinq, et la premièrea vingt-cinq ; car, hâtif dans foutes ses créations, Paris n’attend pas le déclin des rosesde la beauté, la chute de leurs dernières pétales, préludes et signes d’une cruelletransformation, pour appliquer a une femme l’épithète de vieille fille. Est-il une