Band 
Tome second.
Seite
339
JPEG-Download
 

LA V1K11.LK FILLE.

55 !)

qualification plus désespérante par le ridicule qu’elle imprime, les froissantes préven-tions qu’elle inspire et l’étendue du sens que le monde y attache ? Dans son langage,» vieille fille signifie toujours tout ce qu’il y a de plus ennuyeux, de plus aigre, de plustriste, des ruines.... Aussi n’est-il guère d’hommes en quête de l’ambroisie malrimo-*niale, à moins que l’or irrésistible ne se trouve la pour les attirer, qui ne fuient à cemot de vieille fille, comme si un plomb meurtrier menaçait de les atteindre; etn’est-il pas non plus beaucoup de mères qui ne souffrent toutes les douleurs à l’ap-proche des vingt-cinq ans de leur fille, et n’imaginent mille innocents stratagèmespour en cacher le plus longtemps possible la fatale connaissance au monde.

C’est a sa seconde époque que la vieille fille doit être observée. Plus tôt, le temps amanqué à la double action du célibat et du monde pour mûrir ce fruit social, luidonner toute l’âcre saveur que sa nature lui permet d’acquérir. Plus tard, beaucoupd’oppositions de couleurs se sont affaiblies et fondues sous un glacis général, ordi-nairement terne, froid, gris ; beaucoup de différences se sont effacées : la vieille fille,en quelque sorte, est arrivée a l’étal d’une médaille dont le frottement des sièclesaurait usé les principaux traits. Souvent alors la pétrification du cœur s’est tellementcomplétée, qu’il est difficile de reconnaître la malheureuse créature qui ne s’usa quepar le sentiment, d’avec celle qui n’ainta jamais rien, ou ne but qu’à la coupe duplaisir.

A la troisième époque, la vieille fille considérée dans sa généralité, se ressemblepartout. Deux ou trois coups de crayon et quelques teintes suffisent pour la repro-duire à peu près complète.

A Vienne comme à Londres, à Paris comme en province, ce sont les mêmes ridi-cules et les mêmes défauts. Chez la majorité des vieilles filles decinquante ans, mêmesprétentions plus grotesques les unes que les autres, mêmes minauderies sentimen-tales, mêmes poses de beauté de seize ans, même maintien de précieuse au regardlouche, mêmes façons d’intolérante bigote, cachant sous un air hébété, ou de chatqui fait patte de velours, l’humeur la plus méchante, une passion aussi forte pour lesensualisme de la médisance que pour celui de la bonne chère. Ses bichons et ses per-roquets ont ordinairement seuls la puissance de raviver une sensibilité qui paraîtcomplètement éteinte. Acceptée comme un fléau, reçue comme une caricature, sup-portée comme une pénitence, elle provoque l’effroi, excite le rire, détermine l’ennui,et, dans sa forme de bigote surtout, se montre en toute circonstance une des plusfavorites incarnations de l’égoïsme.

Variant selon son tempérament, son caractère, son éducation et les diversescauses de son célibat, la vieille fille offre à ses deux premières époques les plusgrandes oppositions. Vue d’une certaine façon, on la proclamera un des symboles duprogrès; prise d’un autre côté, elle apparaîtra comme un des fantômes du passé. Surtel terrain, elle formera une corporation stupide; sur tel autre, une phalange intelli-gente. Dans le coloris de certains por traits on retrouvera quelques nuances rappelai! tcette célèbre éta'irc dont Aspasie en Grèce et Ninon chez nous furent les plus parfaitsmodèles. Au bas d’une esquisse représentant la vieille fille vouée au célibat, au travailet aux privations de toutes sortes pour soutenir une famille ruinée, une mère infirme,