L'IiSI BIEN.
vince surtout, où tout se passe dans l’ombre, le mystère, où l'usurier est sinonl’ami, du moins presque toujours la connaissance intime de celui qu'il '; etil ne fait pas d’étalage, il se plaint sans cesse, accuse la misère du temps, et paraîtde plus en plus pauvre, à mesure qu’il s’enrichit... En un mot, l’usurier de provinceest honteux... Mais à Paris , quelle différence!
Ici ce n’est pas l’aspect d’une fortune médiocre, ni une basse hypocrisie, qui soûlla rèftle de conduite de l’usurier, c’est par le luxe, l’audace, l’aplomb, l’insolence,qu'il mène sa barque. Chaque jour on peut voir au bois de Boulogne un délicieuxtilbury traîné par un grand cheval cendré, que conduit un homme encore jeune,quoique déjà sur le retour, perché sur trois coussins, a côté d’un groom impercep-tible ; eh bien ! cet homme qui manie avec tant d’élégance un fouet en corne de rhi-nocéros, tpii jette au vent la fumée de son cigare avec tant de poésie, qui est toujoursmonté sur vernis, ne porte que des gants jaunes et des chapeaux Gibus ; eh bien ! lafortune de eet homme, qu’on croirait millionnaire, ne va pas au delà de 400,000francs; et pourtant il a les bonnes grâces d’une dame de l’Opéra qui lui en coûte20,000; il ne dîne qu'au café Anglais, ou au cale de Paris ; il a un appartementsomptueux dans la rue Saint-Lazare, et.
« Mais, dira-l-on, eet homme est sorcier.
— Non, mais il fait l’usure. »
Oh ! qu’est devenu le bon temps où l’on faisait traiter ces sortes d’affaires par deslaquais, où l’on faisait bétonner un usurier insolent? Aujourd’hui, c’est la tête dé-couverte et le sourire sur les lèvres qu’il faut aborder ces messieurs, et bien heu-reux nous sommes quand ils daignent nous rendre notre salut. Voila les bénéficesde l’égalité... Mais revenons â notre lion... je dis lion, car l’usurier de Paris estpresque toujours un lion des plus féroces, un merveilleux plus orgueilleux qu’unmarquis ruiné, et plus fat qu’un parvenu. Les lions de nos jours sont pour la plu-part des braves garçons qui ont le tort de vouloir faire constamment de l’effet; ilss’admirent, ils se trouvent beaux, eh bien! c’est un travers qu’on peut facilementleur pardonner ; qui de nous n’a pas son travers? Et puis, ce sont ordinairement desjeunes gens riches qui savent la vie, la mènent voluptueuse et brillante, et Unissentpar devenir d’excellents maris. Mais l’usurier grand seigneur est l’être le plus inso-lent que je connaisse, surtout envers les gens qui sont forcés de recourir a son indus-trie. Lue chose digne de remarque, c’est que, lorsqu’un jeune homme s’adresse pourun emprunt a un de ces hommes d’une probité plus ou moins suspecte, il n’arrivejamais il lui avec l’assurance que donne la conscience d’une bonne action ; c’est pres-que en tremblant qu’il lui parle, il a l’air d’implorer sa pitié ; et c’est lu sans doute cequi a donné a l’usurier de haut étage un air d’impertinence et de protection qui nele quitte jamais. Tant il est vrai que, lorsque le besoin nous presse, nous nous faisonsles très-humbles serviteurs de celui, de qui nous attendons du secours, quelque mépris(pie nous ayons pour sa personne ou son caractère. Du reste, l'usurier dont je parleici a toujours soin de chercher a faire oublier la profession qu'il exerce, et pour cela iln’agit jamais par lui-même ; il est toujours le prétendu agent d’un tiers, et jamais sonnom ne paraît dans les billels. Quand on va lui proposer un emprunt, voici presque