LE CHIC A Kl).
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continu de ligures tour à tour rouges, violettes, blanches, jaunes, tatouées; et les qua-drilles où l’on ne distingue qu’un seul costume, une flamme qui s’élance, tour-noie et voltige; une folie, un éclat de rire qui dure une nuit, une réunion queMilton aurait assurément annexée h son enfer, quelque chose de surhumain , dedémoniaque , dont aucune phrase ne saurait donner une idée , un tableau qu’il fautrenoncer à peindre, car la parole ne reproduit ni le reflet volcanique du vin deChampagne , ni les rayons d'or et d’azur du punch enflammé : une ronde du sabbat,voilà le bal Chicard.
Mais les grands personnages, les publicistes, les rapins échevelés, les littérateurs,les commis, les clercs de notaire, tout cela ne forme que la moitié d’un bal, l’autremoitié, et la plus belle, où Chicard va-t-il la prendre, quelles sont les femmes assezgrecques, assez Pompadour, assez humanitaires, pour être constamment à la hau-teur de celte chorégraphie, de celte passion, de celle littérature? Ces femmes ne sontni des bacchantes de la T h race, ni des marquises des petits soupers, ni des sectatricesmétaphysiques de l’attraction passionnée; elles n’ont jamais entendu parler des bac-'chanales, et ne lisent jamais ni Crébillon fils , ni madame Gatti de Gamond. Vousdemandez dans quel lieu Chicard prend ses danseuses : partout et nulle part. Il leschoisit tantôt dans les magasins de la lingère, tantôt au comptoir des cafés, tantôtdans les boudoirs d’une foule de rues que nous pourrions citer, tantôt dans la rueelle-même, tantôt dans ces salons où, au lieu défaire do l’esprit, on fait de l’amour;partout enfin où l’on choisit ses passions d’un mois, ses maîtresses d’un jour, sesplaisirs d’un moment. Ces éléments si divergents en apparence, cette foule bario-lée, s’organise, se groupe, se pare, et lorsque la nuit solennelle est arrivée, il sortde toute cette confusion la plus irrésistible de toutes les aristocraties, celle de labeauté.
Quelques jours avant la fête, Jupiter-Chicard fait sa tournée avec Mercure. Ilne se déguise ni en cygne, ni en taureau, ni en pluie d’or; il porte un paletot commetous les mortels, et il pénètre dans les mansardes, dans les magasins, dans les bou-doirs, dans les ateliers, parfoutoù il croit trouver une jolie femme. Là il se livre àun examen approfondi, nous croyons même qu’il prend des notes, et si le résultat de"ses observations est favorable, il inscrit un nom de plus sur son carnet d’invitations.C’est Mercure qui sert de secrétaire. Il ne suffit pas d’avoir été admise une fois à cebal pour en faire toujours partie : malheur à celles dont-l’œil aura perdu son éclatdepuis l’année dernière, dont la taille sera moins svelte, le pied moins léger, leslèvres moins souriantes; elles disparaîtront immédiatement de la liste des élues.Jupiter n’entend pas raillerie là-dessus; soyez toujours belles, et il vous inviteratoujours. Dans un certain monde, une invitation au bal Chicard est considéréecomme un brevet, on s’eu sert comme d’un diplôme de jolie femme. Au carnavaldernier, quatre femmes s’asphyxièrent de douleur de n’avoir pas été jugées dignesde pénétrer dans le sanctuaire.
Assez de généralités! maintenant pénétrons dans les détails, et voyons ce qu’il y aau fond de toutes ces joies. La gloire de Chicard est incontestable. Étudions les basessur lesquelles repose sa puissance. Il est temps de nous rapprocher du monarque.