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mettre à table est arrivé : hommes et femmes viennent prendre place autour dufestin. Ce n’est point le souper de la régence, ce n’est pas non plus tout à fait l’orgiedu Bas-Empire; le geste se modère, l’allure des convives devientplus décente; lesHeurs, les lustres, les mets, les vins, les femmes, tout cela c’est de la poésie, et toutcela est répandu a foison dans la galerie du festin. La galanterie française , l'antiqueverve qui commence à Rabelais et qui finit a Béranger, reprennent le dessus. Toutle monde sent le besoin de devenir spirituel; on oublie le dévergondage du bal ; lechampagne arrive, ce vin national par excellence, ce nectar de la saillie, cetteambroisie du calembour, cet hypocrène du propos grivois. L’effervescence passéefait place à une effervescence plus douce, et le Français se retrouve tout entierdevant une chanson !
Il y a des gens qui disent que la France est une citadelle, nous soutenons que laFrance est un vaste caveau moderne. Dans cet heureux pays, tout le monde naît chan-sonnier, le chicard plus que tout autre; de même que la danse, il a révolutionnéle couplet; son lyrisme ne ressemble ni a celui d’Anacréon , ni à celui de Parny, niii celui de Piron , encore moins a celui de Désaugiers ; son couplet est vif sans ce-pendant tomber dans la barcarolle, il est mélancolique sans empiéter sur la ballade,il peut se chanter à deux ou à trois voix , avec ou sans accompagnement de guitare,et cependant ce n’est point un nocturne. La chanson du Chicard est tour à tourtriste, gaie, sentimentale, graveleuse, c’est une espèce de chahut chantée, une pa-rodie de toutes les poésies et de tous les états de l’âme, un cantique dérisoire enl’honneur de l’amour. Nous connaissons de ces chansons qui commencent comme unlied de Schubert , et qui finissent par la rida, fia, fia. Le Chicard improvise toujourset n’écrit jamais ce qu’il improvise; voilà pourquoi tout le monde ne connaît saverve que par fragments ; on retient les vers, et on oublie la chanson. Les imprime-ries les plus clandestines d’Avignon n’ont point encore pu imprimer le recueil desVendanges de Bourgogne : voilà cependant comment se perdent les monuments lesplus importants de la littérature nationale.
Le Chicard vient de livrer son dernier couplet aux convives. Ce refrain a élec-Irisé toutes les têtes; le champagne a déposé son volcan dans chaque cerveau;lous ces vésuves demandent une issue. Ici nous rentrons complètement dansle Bas-Empire. On se cherche, on se fuit; comme dans Virgile chaque hommeest un berger qui court après une Galatée ; Aglaé, Amanda, mesdames de Saint-Victor, de Laurencey, de Walmont, mademoiselle Lise, madame Vautrin, filles,femmes galantes, grisettes, dames de comptoir, tout cela est mêlé, confondu, dé-mocratisé par le délire. C’est le moment où les bacchantes de Thrace coupaient deshommes en morceaux. Malheur à l’Orphée de l’orchestre ; si on le porte en triomphe,il est perdu. Mais l’Orphée a conservé son sang-froid , les sons deviennent plus lents,on supprime la cloche, on renonce à la poudre fulminante. Le bal tout entier re-prend haleine. Alors surgit un autre danger ; le chef d’orchestre est en sûreté, maisla morale est en péril : d’illicites ardeurs sont nées au contact de tous ces épidermes,quelques bergères faciles ont toléré des familiarités indiscrètes, quelques coupleshardis prennent des poses excessivement mythologiques, d’autres sont sur le point