L’HOMME DE LETTRES.
22f>
toujours quelque chose d’éventuel. L’usurier le sait, et dispose les chiffres en con-séquence. D’ailleurs l’écrivain emprunte toujours sur ses espérances, et comme sesespérances sont exagérées, il ne s’arrête pas a l’exagération des intérêts. Il seque la gloire ne comptera pas avec lui, et il ne compte pas avec l’usurier. Mal-heureusement les lettres de change arrivent a l’échéance avant les titres à la célé-brité ; et de ses triomphes anticipés il ne reste que les engagements souscrits. A me-sure que ses illusions tombent, ses dettes s’amassent, enflées au centuple parprévoyance toute hébraïque. Il n’est donc pas étonnant que l’homme de lettresmette quelque sans-façon avec les filsd’Isaac circoncis ou incirconcis, et qu’il opP° s<>parfois la ruse aux iniquités légales de l’usure.
Au reste, l’habitation de l’homme de lettres est toujours située a l’une des extré-mités de l’échelle architecturale. Il demeure au sixième ou au premier; au sixièmelorsqu’il débute, au premier lorsqu’il est à l’état de célébrité. Comme cette célébritédépend souvent d’une inspiration fortuite, d’une page heureuse, il s’y élance sanstransition, et franchit d’un bond tous les degrés entre le besoin et la superfluité- Hn’y a pas pour lui d’étages intermédiaires. C’est une vie toute de gloire ou de ténè-bres, de misère ou d’opulence. Il est permis de croire qu’au temps d’Horace l’aurenmédiocrités pouvait exister pour l’homme de lettres ; mais dans notre siècle ce u'cslqu’un beau rêve. L’écrivain végète ou resplendit, malheureux arlisan ou puissantmonarque.
Le plus ordinairement ces mutations subites entraînent dans quelque somptueuseexagération. Les riches d’un jour font rarement preuve de goût. C’est pour cela sansdoute que la célébrité littéraire a imaginé la grotesque réhabilitation du mobilie*moyen âge. C’était une manière facile de se distinguer; et bientôt tout homme <1*’lettres eut son lourd bahut, sa table vermoulue a jambes torses, son étagère appuyéesur des têtes grimaçantes. De. vieux plâtres,, de vieux cadres, de vieux fauteuils;de vieilles porcelaines, de vieilles tapisseries, firent les délices des novateurs éel’époque, et les partisans fanatiques du progrès s’entourèrent de dagues,pertuisanes, de claymores et de haches d’armes, passées a l’état inoffensif de déco-rations.
Bientôt l’homme de lettres voulut se transformer lui-même et apparaître coflofl^l’habitant ressuscite d’un autre siècle. Alors vinrent les barbes moyen âge, la chcv**lure moyen âge, et, ce qui fut plus fâcheux pour le public, le style moyen âge. H se (,tcomme une irruption de barbares qui représentaient toutes les contrefaçons vivantede l’homme des anciens jours, depuis Louis XV jusqu’à Clodion-le-Chevelu . Alors onput rencontrer la coiffure de saint Louis en omnibus, la barbe de Henri III en cul-ture a vapeur, et le chapeau du duc de Guise à l’estaminet.
Aujomd hui cependant il s’est fait une réaction en faveur du bon goût, qu*; e "lait de costume, n’est autre chose que le goût commun. Sauf quelques except*° l,i ’opiniâtres, l’homme de lettres se rase, se coiffe et s’habille a l’instar de tous K*bipèdes civilisés.
Parmi les systèmes sociaux que l’homme de lettres place au r ang des choses sur-années, celui pour lequel il professe le plus fastueux mépris, c’est le mariage- Ma'”