270 LA FEMME ADULTÈRE.
faire-part lors de la naissance de son enfant ; il ose demander 'a l’époux s’il veut en êtrele parrain; mais l’adultère ainsi audacieux et consenti, l’adultère officiel perd le pres-tige du mystère. Détournons les yeux de ces ignobles tolérances, de ces marchésscandaleux; l’adultère, le véritable adultère, digne de son nom, se maintient tou-jours dans des conditions de silence et de dissimulation. Il sait ce qu’il est : ü ahonte de lui.
De .quelle façon, me dites-vous, se pratique l’adultère? Contez-nous-le, si vous lesavez. Peignez-nous l’adultère de bon ton, l’adultère bourgeois, l’adultère chezle peuple.
Vous le voulez, eh bien ! voyons :
Remarquez ce fiacre ( un fiacre , notez cela), traversant quelque rue silencieuse et
écartée ; il se dirige, avec des stores hermétiquement fermés, vers une maison discrètequi semble se cacher au milieu des autres. Le véhicule numéroté s’arrête devant unepetite porte qui s’ouvre d’elle-même ; au premier étage, derrière des persiennes en-tr’ouvertes, un blond jeune homme, aux cheveux bouclés, aux petites moustachesfrisées, avance le cou imprudemment, et vous qui passez là par hasard, revenant devisiter une vieille parente, vous avez surpris un regard de femme parti du fiacre etadressé au joli garçon, dont la tête s’est retirée de la fenêtre avec précipitation. Un peude curiosité fait que vous vous retournez : soudain , légère comme une sylphide, unegracieuse femme, coquettement habillée, s’élance de la voiture, en effleurant à peinele marchepied. Un voile d’un tissu serré enveloppe son chapeau. Elle a passé commel’éclair, et la porte s’est refermée promptement sur elle. Bien qu’a deux pas, à peineavez-vous pu distinguer sa taille souple et son pied mignon que vous croyez avoir vu des-cendre d’un brillantéquipage aux Bouffes et à l’Opéra. Vous êtes sûr que cette femmeest des plus élégantes, et des mieux titrées. Elle a jeté dans l’air en passant des par-fums comme la divinité de Virgile ; recueillant alors vos souvenirs, vous vous rappelé 2qu’un soir au théâtre vous avez observé des signes d’intelligence entre ce blondjeune homme qui vous est bien connu, et l’une de nos femmes a la mode les plusadorées. Soyez discret, je vous en prie, c’est la grande dame adultère!...
Pourquoi donc, visiteur malencontreux, êtes-vous allé chez la femme de cet agentde change, de ce négociant, de ce banquier votre escompteur, à l’heure de la Bourse et des affaires? Vous avez trouvé madame assise dans son boudoir, car les femmesd’agent de change, de négociant, de banquier ont toujours des boudoirs ; elle sort dubain ; elle a pour toilette un simple peignoir de mousseline claire retenu par une cein-ture qui dessine sa taille, et laisse apercevoir, a travers la transparence du cor-sage , des chairs blanches et rosées. Son pied un peu large est enfermé dans unebabouche turque. Ses cheveux, négligemment tournés, retombent en boucles sur soncou .Mollement inclinée sur un divan, elle tient un livre pris soudain à votre arrivée, etqui paraît l’occuper beaucoup. Ce livre est donc bien agréable ; est-ce un nouveau roman de Georges Sand ? D’où vient que la belle lectrice semble si contrariée de votieprésence? Vous jetez un coup d’œil à la dérobée sur cette œuvre attachante, cestun Télémaque ou un Robinson Crusoé , laissé sur le divan par un fils, jeune collé-gien de beaucoup d’espéranccs. Voilà qui est étrange! si vous avez la maladresse de