Band 
Tome troisieme.
Seite
310
JPEG-Download
 

LE PHARMACIEN.

510

del, les Principes élémentaires de pharmaceutique (le Cap, le Manuel du pharma-cien de Chevalier ; mais ces utiles ouvrages sont l'a pour la montre, et ils y restent. IP est abonné au Journal de Pharmacie, mais il médite de préférence le ConslitutionnePet la Gazette des Tribunaux. Il se forme une opinion politique, et adopte la nuancefranchement constitutionnelle, id est une espèce d’équipondérance entre toutes Tes-doctrines ayant cours. Le soir, Bonnisson jouit des plaisirs de la demi-tasse et des-dominos ; le jour, paré de l’habit noir doctoral, il se prélasse au comptoir, exami'nant d’un œil de connaisseur les ordonnances qu’on lui apporte, et en critiquant lesdoses et la teneur.

Il avait eu le bonheur de rencontrer une femme digne de fui. Madame Bonnisson,à laquelle une existence sédentaire ne tarda pas à communiquer un remarquableembonpoint, avait deux physionomies distinctes : celle de l’arrière-boutique et cellede l'officine. Dans son intérieur, c’était une bonne ménagère, dont les instants étaienttour a tour consacrés au raccommodage du linge et à la lecture des feuilletons duSiècle. Au comptoir, c’était la succédanée, le duplicata de son époux. Elle le repré-sentait en son absence, elle était docte et tranchante comme lui, elle recevait lesclients avec la même dignité ; seulement, lorsqu’elle voyait un malade hésiter àdemander certains médicaments dont le nom ne se prononce qu’à voix basse, elles’empressait d’appeler l’élève, et lui laissait le soin d’entamer un entretien confi-dentiel.

Que notre ami était beau les jours de marché, environné de paysans en chapeauxronds et en blouses, auxquels il distribuait des conseils et des remèdes! Son impor-tance s’accroissait en raison de l’ignorance de ses clients, qui, trop pauvres poursolder les visites réitérées d’un docteur, aimaient mieux se faire expédier par lepharmacien.

« Eh ! mounsieu, nout’ femme, aile est ben malade ; aile a de grands maux d’es-tomac; j’lyons fait prendre une boune rôutie au vin blanc ; mais ça n’y a fait ni chaudni froid.

— Ce ne sera rien, disait Bonnisson d’un ton pédantesque; donnez-lui tous lesjours, après ses repas, quatre des pastilles que voici. Ce sont des pastilles de carbonatede soude, propres à faciliter les fonctions digestives et intestinales. Quand la boîtesera vide, revenez me voir. Et vous, que désirez-vous, maître Pierre? »

Ces paroles s’adressaient à un fermier des environs, qui venait de descendre decheval,-et d’attacher son bidet poussif au pommeau de cuivre de la porte.

« Mounsieu, j’vais vous dire ça en deux mots. Ma mère, depuis la Saint-Jean der-nière... sauf vot’ respect... elle a des coliques, qu’elle se tord comme une anguille,et ma fille a un mal de doigt, qu’ça enfle, qu’ça enfle, que j’n’y pouvons rien entout.

— J’ai votre affaire, répondait M. Bonnisson avec un air de familiarité aristocrati-que; voici pour votre femme une demi-once de thériaque (theriaca dialessaron),que vous lui donnerez le matin, à jeun. Vous appliquerez sur la main de votre filleun emplâtre de eel onguent suppuratif {unqnenlum matris Thecl(f). et revenezme voir. »