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LUS CHIFFONNIERS.
escortés par les chiourmes du roi. Les Auverpins valent un peu mieux que les Pari-siens ; ils sont un peu plus sobres parce qu’ils sont plus intéressés ; un peu moinsdéguenillés, un peu moins cyniques : mais la différence que nous constatons est simince, qu’on la remarque a peine après quinze jours d’observations et d’études. Ilsne font usage, ni les uns, ni les autres, de la langue de Paris qu’ils savent a peu près :les Auverpins s’expriment dans leur patois natal ; les Parisiens entravent bigorne,e’esl-a-dire qu’ils parlent l’argot, l’idiome des voleurs et des assassins. Quoi-qu’elles se détestent l’une l’autre cordialement, ces deux races habitent les mêmescontrées, des rues étroites et tordues comme des serpents à l’extrémité méridionale dela place Maubert, et dont cette place est le Carrousel. C’est laque les chiffonniers fontleurs évolutions et leurs grandes parades. Comme si le choléra y soufflait toujours,l’air que l’on respire dans ces tristes quartiers est chargé de miasmes putrides et in-fects; les maisons, en vieillisanl, n’y deviennent pas grises ou noires, comme partoutailleurs, mais elles se revêtent peu a peu d’une couche fiévreuse, a fond jaune etvert, a nuances livides. Beaucoup d’entre elles sont borgnes ; beaucoup sont veuves,celles-ci d’une croisée, celles-là d’un châssis. A quelques-unes on voit pendre un voletdépareillé, retenu par un de ses angles à un morceau de gond, comme une ailecassée au flanc d’un oiseau. D’autres ont pris du ventre en devenant vieilles : affais-sées sous leur poids, arrondies par le milieu, quand dans la même rue il s’en trouvedeux en pareil état, on serait tenté de croire, si elles pouvaient parler, qu’ellesvont aller au-devant l’une de l’autre pour se dire a l’oreille : « Ma sœur, il fautmourir! »
Les maisons habitées par les chiffonniers sont des espèces de hangars, toujoursencombrés de pourriture, de fumier, de fange et de chiffonniers, depuis la basejusqu’aux combles. Chacun de ces pauvres habitacles a son nom particulier, maisle plus célèbre est le Petil-Bicëtre, situé rue Mouffetard . C’est un entassement dechambres étroites, presque sans jour, et louées 4 francs par mois, prix fort. La, toutest pêle-mêle, la nature vivante et la nature morte, les ordures et les morceaux depain, les chiffonniers, les chiflonnières et les cadavres des chiens et des chats qu’ilsont tués ou trouvés morts dans leurs rondes de jour et de nuit. Tout cela fait mêmelit, tout cela vit ensemble. C’est affreux.
Bien qu’ils soient tellement infimes et rabattus si près du sol, que l’imaginationne conçoive pas d’inégalités possibles parmi eux, les chiffonniers subissent, comme lasociété supérieure, toutes les conditions de notre organisation fatale ; il y a chez euxdes pauvres et des riches, des grands et des petits, tout comme il y en a au-dessusd’eux; il semble que ces infortunés n’aient perçu de la race humaine qui les domineque son côté mauvais. Ainsi que nous l’avons dit tout à l’heure, il ne faut que troisinstruments bien chétifs et d’une valeur bien négative pour outiller complètementl’industrie des chiffonniers ; eh bien, on rencontre dans ces tristes hordes beaucoupde parias qui n’ont jamais possédé ces trois misérables outils, une hotte, un crochetet une lanterne ! On en voit même qui n’en possèdent pas un seul. Christophe, unvieux chiffonnier que ses confrères ont surnommé le philosophe, parce qu’il parleloujours et souvent bien, a un sac de grosse toile pour tout bagage. C’est d’ailleurs