LES CHIFFONNIERS.
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un homme à part au milieu des siens ; il est fier, il ne s’enivre pas, il marche seul,il vit seul : Christophe lient a la fois de Diogène et de Chodruc Duclos . Les personnesqui ont été a même de l’apprécier, ont voué à ce pauvre chiffonnier une estime spé-ciale. L’un de nos bons physionomistes populaires, et l’un des plus spirituels dessi-naleurs du Charivari, mon camarade Traviès, m’en a fait le plus grand éloge. C’estquelque chose de bien beau, en effet, que la probité dans la misère ; quelque chosede si beau, que, la seulement c’est une vertu. L’homme riche n’a pas de peine a vivredans les limites du Code pénal ; s’il est. honnête, c’est par nécessité ou naturellement ;il perdrait a ne l’être pas. Quand on peut manger du gruau, on n’est pas tenté de volerdu pain bis ; jamais le cheval favori du prince n’a convoité la paille de celui du meu-nier. Sachons donc gré au pauvre Christophe de sa probité fidèle et incorruptible;nous lui devons bien au moins un peu de reconnaissance pour tant de courage etde résignation ! On rencontre souvent Christophe par les rues de Paris , au mi-lieu d’un groupe serré autour de lui et prêtant l’oreille a ses étranges discours.De sa main gauche, fortement nouée, il soutient sur son épaule son large sac,et tout en pérorant avec ceux qui l’entourent, il fait jouer a sa main droite lerôle du crochet qui lui manque. Christophe a dû bien souffrir avant de dépouiller sadignité d’homme, avant de se retirer chez les chiffonniers ! Aussi, voyez : il raille,il accuse, il insulte les passants et les curieux ; et pourtant il fouille a pleins doigts lefumier sur lequel il s’est établi. Quand il s’éloigne, il vous jette avec dédain un rica-nement magnétique dont les vibrations retentissent longtemps dans votre sein et vousfont mal.
L’imagination refaisant d’ordinaire toutes les choses créées par les hommes unpeu mieux qu’elles ne sont, il en résulte que Christophe est le chiffonnier de l’imagi-nation ou plutôt selon l’imagination. Les artistes, les poètes et les femmes plus oumoins poitrinaires ne le rêveront jamais autrement. Aussi, malgré sa supériorité in-contestable, Christophe est, au moins pour eux, la personnification typique des chif-fonniers. Cette élévation naturelle de Christophe lui a valu les honneurs de la pein-ture. On a fait son portrait, on l’a lithographié, et il s’est trouvé si ressemblant,que tout le monde l’a reconnu, même ceux qui ne le connaissaient pas !
11 fut un temps où l’industrie des chiffonniers était beaucoup plus fructueuse qu’au-jourd’hui. C’étaitavant l’institution soi-disant philanthropique des caisses d’épargne.Alors les cuisinières volaient un peu moins leurs maîtres, et ne connaissaient pas lavaleur des choses qu’elles jetaient dans la rue. Les verres cassés, les débris d’osse-ments, les fragments de guenilles, les loques de toutes sortes n’avaient, pour elles,aucun prix, tandis que le chiffonnier s’en arrangeait parfaitement. Ces embarras etces souillures des grandes maisons faisaient sa fortune, et il vivait à peu près suffi-samment de ce que les cuisinières et les chiens ne voulaient pas. Les chiens, qui nemettent rien a la caisse d’épargne, ne sont devenus ni plus voleurs ni plus inté-ressés; ils sont aujourd’hui ce qu’ils étaient autrefois; ils mangent la chair et lais-sent les os. Les cuisinières ne laissent rien. A l’heure qu’il est, le fumier n’est pasplus gras devant l’hôtel du riche que devant la demeure du nécessiteux. Il faut pour-tant que les chiffonniers trouvent leur pâture dans ces boues explorées déjà avec tant