LES (',111 F F ON N I LUS.
557
bouche, les battements de son cœur, et vous n’avez plus l ien vu ! Un chasseur a passétout près de vous; il a tiré et tué sur l'arbre qui vous abritait une petite mésangebleue et or; le bruit de son coup de fusil vous a réveillé; et lorsque pour y retenirles baisers qui s’y épanouissaient, vous avez porté la main a vos lèvres, c’est un coli-maçon ou un crapaud que vous y avez trouvé !.... Il ne faut pas autre chose pourfaire le plus joli rêve du monde. Les chiffonniers en font de ravissants sur les fumiersde Paris . Ils cherchent des cuillers d’argent, ou de vermeil, ou d’or!...
.l’en ai surpris un au moment où il croyait toucher à la fortune. 11 pouvaitêtre dix heures du soir. Ce malheureux était courbé comme un cerceau ; sespieds et ses mains se touchaient sur le fumier qu’il venait d’éventrer et dont il fouil-lait les intestins. Je m’approchai de lui avec précaution, et a la clarté de sa lanterneje pus l’examiner sans être vu. C’élaitcomme une tête de ltembrant, huileuse et d’unvermillon jaunâtre , mais une tête admirablement expressive et d’une énergique vita-lité. On devinait a ses agitations extérieures quel travail il se faisait dans cette naturerévolutionnée. Tout a coup un rayon argentin jaillit, comme une étincelle, desentrailles du fumier; en même temps un petit bruit légèrement sonore passa dansl’air. Ce bruit et ce rayon, si faibles qu’ils furent, remuèrent profondément monpauvre chiffonnier. La vie sembla s’arrêter en lui ; un tremblement rapide fit fris-sonner ses haillons sur ses os, il tomba en poussant un cri sourd.
Au bout de quelques minutes, au bout de quelques heures peut-être (l’émotionnous emporte si vite ! ), mon pauvre homme se releva : sa main crispée serrait con-vulsivement quelque chose que je ne pouvais voir; sou visage était couvert d’unsourire triomphal et puissant; et puis, la main s’ouvrit, le sourire s’arrêta et disparut,les teintes rouges devinrent blanches, et un épouvantable juron sortit de la têtesombre de cet homme. Je m’approchai de lui.
« Vous avez trouvé une cuiller d’argent ? lui dis-je.
— Je l’ai cru un moment... c’est vrai?
— Eh bien !...
— Tenez ! »
Il jeta sa trouvaille à mes pieds ; c’était une tête de merlan !
O rêves de jeunesse ! crapauds et colimaçons ! poétiques chenilles ! en vérité, vousvalez mieux qu’une tête de merlan !...
Après tout, c’est ainsi en toutes choses, et les rêves sont les franges de la vie hu-maine. Dans le passé, ce sont des souvenirs; dans l’avenir, des espérances ; toujoursquelques fleurs enfantées par l’imagination, et qui nous font aimer, ça ou la, à côtéde nous. S’il était impossible d’y rêver, les positions sociales, même les plus hautes,seraient inhabitables. 11 n’en est pas une qui ne soit encombrée de plus de mal quede bien. C’est pour cela sans doute que la nature a donné â tous les êtres tant depropensions à espérer, a croire au bonheur, à s’abuser toujours, à regarder la viecomme on regarde un fleuve, c’est-à-dire seulement la où le fleuve n’est plus et oùles bords commencent. S’il n’y avait rien au delà du vrai, rien en dehors de l’ab-solue réalité, qui voudrait être chiffonnier, qui voudrait être roi? Personne. Leschiffonniers cherchent aussi des billets ' ‘ et des portefeuilles; s’ils ramas-
45
m.