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livres d 'arlequins, e’est-'a-dire des restes de viandes achetés dans les gargotes duvoisinage. Deux ou trois têtes de moutons, coupées en deux, étaient ajoutées auxarlequins, et le tout nageait et sursautait dans la chaudière au milieu d’une marred’eau grasse et moussue. Un pauvre diable venait-il 'a passer avec un sou dans sapoche et la faim au ventre. — il entrait la, alléché par les promesses de l’enseigne,et il demandait à dîner.
Alors, voici la scène qui se passait si notre commensal arrivait pour la premièrefois dans ce terrible restaurant.
Une grosse femme, presque ronde, une ligure toute rouge et de la barbe, avecdes yeux gris et clignotants, s’avançait aussitôt et remettait aux mains du malheureuxune fourchette en fer, longue de quatre pieds environ, noire de fumée graisseuse elarmée de trois pointes.
(i Votre sou, » demandait-elle aussitôt.
A l’azari de la fourcliaite, on payait son dîner d’avance.
Notre homme donnait son pauvre sou, jaune ou rouge, en cinq centimes, enquatre liards, en une seule pièce, comme il était, comme il l’avait trouvé, ou gagné,ou comme on le lui avait donné. 11 y a des infortunés à Paris , et pas mal, qui pour-raient très-bien croire que l’argent n’existe pas, s’ils n’en voyaient empilé derrièreles grilles des changeurs. L’auteur de cet article s’est demandé très-sérieusement,pendant quatorze mois, s’il n’y avait plus une seule pièce de 5 francs à Paris . A la (in,un honorable député, M. Cliapuys Montlaville, lui prouva, sur un seul mot, qu’il yen avait encore quarante, et plus.
La femme ronde s’assurait que le sou était bon, ou les centimes, ou les liards.C’était bientôt fait. Elle prenait ensuite son homme par le cou, a peu près comme lebourreau au moment où il va enfourner une tête dans l’éternité; et puis, détour-nant celle du pauvre diable, elle lui allongeait le bras armé de la fourchette jusqu’au-dessus de la chaudière. Alors elle lui disait : Piquez !...
Il abaissait la main, plongait perpendiculairement sa fourchette au fond du gouf-fre, et le morceau qu’il avait piqué et qu’il retirait de l’eau, lui appartenait. C’étaitavec cela qu’il devait dîner pour son sou.
Ce morceau était quelquefois un cou de poulet, appelé par les chiffonniers unliti;
Ou bien c’était nn tronçon de pomme de terre;
Ou un radis noir, creux;
Ou un pied de chat domestique ;
Ou une oreille de quoi que ce soit ;
Ou une couenne de lard rance çt jaune.
Lorsque c’était une moitié de tête de mouton, la pièce à choisir était gagnée.
Le plus souvent ce n’était rien du tout.
Un de mes amis, M. Auguste Luchet , avec lequel j’allai un jour visiter celte abo-minable providence, voulut jouer à I ’azari de la fourcliaite. Il s’empara du tridentelle plongea dans la chaudière. A la quatorzième fois, il en relira unedémoulé, mais la moule était restée au fond.