LES CHIFFONNIERS.
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souvient plus. Il sait bien qu’on l’appelle Gngusse, Tui, l’Amour, etc., niais voilàtout. Pauvre enfant!
C’est sous les galeries du marché du Temple que les chiffonniers achètent leurs vê-tements. Une blouse en été, une guenille quelconque en hiver, une casquette, un pan-talon multicolore, deux souliers réformés a l’armée de Sambre-et-Meuse, mais garnisdélions clous aujourd’hui, voila leurs harnais des fêtes et de tous les jours. Quantalachemise, c’estau marché Saint-Jacques, chez mademoiselle Victoire qu’ils vont la cher-cher ; ils l’appellent du nom de la marchande, une victoire. Elle leur coûte -10 sous;quelquefois moins, jamais plus.
Les chiffonniers deviendraient presque tous électeurs, s’ils savaient profiter deleur position qui ne les oblige a aucune dépense ; s’ils aimaient un peu moins le cam-phre et le vitriol. Ils seraient considérés, choyés, on leur donnerait des poignées demain et on leur ferait la cour tous les cinq ans; enfin, ils pourraient mourir dansleurs lits. Eh bien, allez dire cela a un chiffonnier : il vous répondra que l’hôpitaln’est pas fait pour les chiens, et il vous tournera le dos. Les chiffonniers sont desmalades incurables.
On a rangé tout récemment les chiffonniers parmi les classes dangereuses de laville de Paris . On a eu raison : les chiffonniers sont dangereux ; mais à qui la faute?Au lieu de s’amuser a bâtir des prisons modèles où, pour un seul détenu, l’état nepaie pas moins de 500 francs de loyer, comme à la Roquette; au lieu de faire auxprisonniers civils une vie si douce qu’elle dépasse en bien-être celle de nos ou-vriers actifs les plus laborieux, ne vaudrait-il pas mieux s’occuper sérieusement dusort des classes pauvres? Encore une fois, ce n’est point par plaisir qu’un hommese fait voleur ; c’est parce qu’il n’a pas de travail, pas de gite, pas de vêtements, pasde pain. Lorsqu’il sera en prison, il aura tout cela. Il le sait bien, ce pauvre hommequi ne s’est pas encore écarté du droit chemin, et c’est là pour lui en vérité unescience formidable. Vous qui l’accusez, vous qui le condamnerez demain, la mainsur votre gilet et les yeux dans votre Code, vous ne savez pas tout ce qu’il a fait,ce malheureux, avant de mettre l’honneur sous les pieds et de marcher dessus ; vousne savez pas tout ce qu’il a souffert pendant le jour et pendant la nuit, tourmentépar les tentaiions de la faim; vous n’avez pas eu faim, vous !... Oh! croyez-moi, nechassez pas l’indulgence de votre cœur, messieurs les juges : l’indulgence, le par-don, sont des attributs de la Divinité, tâchez de vous approcher d’elle le plus pos-sible dans ce monde, et dans l’autre, elle abaissera sa droite de votre côté. Les chif-fonniers sont des hommes, comme vous et moi ; ils sont nés de deux baisers commenous tous, sous un buisson de fleurs, peut-être sous les lilas de Romainville , aubruit des chansons villageoises, au chant des oiseaux : ne les maudissez pas. Ah !s’ils se sont abrutis au point de ne plus nous ressembler que par la forme, ce n’estpas leur faute à eux, croyez-le bien. Ils s’éloignent si vite de leur mère, qui nepeut les nourrir ! ils sont tant méprisés, tant cachés dans la boue ! ils voient si ra-rement le soleil, ces parias inclinés sur le fumier que nous faisons tous!
Nous avons écrit tout à l’heure que c’élaient des malades incurables, — oui, in-curables si nous les abandonnons toul à fait ; — mais penchons-nous vers eux quel-