•226
LE BAS-BLEU.
lïence, el leur modestie, sont tout à fait perdues pour les secondes. Car c’est làun des caractères que j’oubliais de la femme de lettres : elle ne parle jamais 'a uneautre femme de lettres, pas plus qu’un fou ne parle à un autre fou. Elles s’acca-blent l’une l’autre de mépris el de dédains furieux ; pas une seule ne suit le mêmesentier, pas une seule n’a fait de disciples; elles s’en vont ça et l'a, au hasard, a "gré de leur fantaisie, en sautillant, en caquetant, en se parant de toutes les plumesqu’elles ramassent, comme le geai de la fable. Bien n’a jamais pu les réunir, P aSmême la vanité, pas même la gloire. Je connais un pauvre diable de Jibraire-éd*'leur qui s’est ruiné pour avoir voulu faire un recueil de tous les portraits des bas-bleus de ce temps-ci. 11 avait mis le livre en souscription, mais les souscripteurs sesont enfuis en poussant des cris d’épouvante lorsqu’ils ont vu cette collection devieilles et hideuses figures. Une autre fois, ces dames, jalouses de l’Académie h' an 'çaise, se réunissent pour fonder, elles aussi, une académie. C’était dans le tempsoù une femme devenue célèbre sur les bancs de la cour d’assises demandait cha-que jour dans son journal que les femmes devinssent éleclenres, meures, dé/)' 1 'lées, paires de France , et surtout rédacteures gérantes de journaux. Donc on s' aS 'semble, on discute, on propose le règlement, on le débat avec sang-froid ; bref, ""l’adopte, chose étrange ! a l’unanimité. 11 est donc bien décidé que cette fois enfi"la France sera dotée d’une académie féminine dont le besoin se fait généralenie'dsentir. Tout était dit ; seulement une petite difficulté se présente, quel sera le p rc 'sident? lien faut un, l’article est formel. La présidence appartient au doyen d’âge-Oh ! les braves académiciennes I il y en avait la de bien vieilles, il y en avait l'a d° nlla jeunesse remonte au directoire, qui avaient écrit plus d’un billet doux a Barras ;eh bien ! pas un de ces académiciens en cornettes et en jupon ne consentit h êtrepour vingt-quatre heures le doyen d’âge. L’académie se sépara sans avoir rie"fondé; et c’est ainsi, malheureuse France , malheureux roi, que vous êtes restesabandonnés aux quarante immortels !
Mais voila bien assez d’indignations, j’imagine. Revenons aux bas-bleus honnêteset bien posés. Voulez-vous, par exemple, que je vous dise un beau caractère de bas-bleu, une louchante histoire qui est dans toutes les mémoires et dans tous les cœurs-Ecoutez-moi. Il y avait au commencement de la restauration, à l’instant où g r °"'daient sourdement ces luttes terribles qui devaient conduire la monarchie à 1’®'bîme de 1850, un jeune homme sans nom et sans fortune, dont la vie se p assal1à écrire des articles de journaux, et encore était-il trop heureux quand les journa"*voulaient de sa prose ! Enfin, après bien des efforts et bien des peines, ce jeu ,)ehomme avait trouvé une tâche hebdomadaire, il la remplissait avec cette perse'’"'rance sérieuse et ardente qui est un des côtés de son génie, lorsqu’il vint à t0 ^'ber malade. La maladie devait être longue, la place de l’écrivain était menacée)et il allait y renoncer avec douleur lorsqu’on lui remit un cahier d’une écrit" reinconnue. O surprise ! c’était sa tâche de chaque semaine. Un écrivain dévoué avaitcompris le péril de son confrère, et il lui proposait de le remplacer. C’él ait lamême œuvre entreprise dans les mêmes sentiments, dans les mêmes opi" 100 ®,’mais avecun style plus souple, une grâce plus légère, une énergie plus avenante- h