LE TAILLEUR.
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lent, ne sait-il pas, par un mouvement adroit lorsqu’il prend ses guides, faire remonter son habitde telle sorte que le dos soit plein de plis, ou que le collet se détache de sa cravate ; et si le valetde pied croit avoir à se plaindre, ignorez-vous que ses habits ne dureront pas un instant, quandbien même il devrait, pour le prouver à son maître, lui montrer, comme étant le dernier fait,l’habit de l’année précédente qu’il a continué à porter incognito pour économiser le nouveau. Il■l’est pas jusqu’au groom, même à l’état de tigre, qui ne sache à l’occasion déchirer sa culotte augenou pour faire pièce au tailleur !
* La fonction principale de ïappréteur est de mettre dans les bûches (nom que l’on donne à 1111habit coupé, mais non cousu) les différents morceaux de toile, de liretaine, de passements, de pochesqui constituent ce qu’ou appelle les garnitures.
« Le commis de magasin tient les draps en ordre (il est censé le faire), et est chargé, concurrem-ment avec le teneur de livres, de présenter les notes et de recevoir l’argent. Pauvre diable ! il estsouvent mal accueilli, car dans ce siècle on 11e paye guère son tailleur, et il ne reçoit souvent quedes injures. C’est à lui que l’on adresse des reproches nombreux sur la détestable qualité du drap®t la mauvaise confection des habits, qui ne vont jamais bien quand il faut en payer le prix.C’est à lui qu’on jette ces paroles qui, je le crains bien, vont passer en axiome : Monsieur, un tail-leur gagne tant, qu’il est tout à fait inutile de le payer'.
« Mais c’est sur le coureur que j’appelle votre sympathie. Celui-là, monsieur, est payé le moins,■nais il travaille le plus. Quelqu'un qui avait été à même d’apprécier ce qu’il y a d’énergie et dePatience, de courage et d’abnégation dans un coureur, s’étonnait que l’Académie 11’eût jamais songéà choisir l’un d’entre eux pour lui décerner le prix Monthyon. C’est qu’en effet, monsieur, le cou-reur, justifiant son nom, 11e s’arrête jamais. Le voyez-vous d’ici, la taille si cambrée, qu’elle en estcreuse, scs bras arrondis et les coudes saillants en dehors, et ses jambes fluettes supportées par delarges pieds! chaque détail du coureur n’est peut-être pas dans de justes proportions, mais quelleharmonie dans le tout! sa base est large, bien large, il est vrai, mais sans cette largeur qui vousoffusque, comment pourrait-il se maintenir en équilibre avec cet énorme paquet sous le bras?
« Dans sa vie habituelle comme dans scs jours de fête, le coureur, monsieur, se distingue par unemise toujours en avant de la mode; si nos élégants ont adopté la taille longue, la sienne descendjusqu’à sa croupe; si, au contraire, la taille courte est en faveur, soyez certain que la sienne est aumilieu du dos. Mais les deux choses qu’il affectionne et qu’il garde (quel que soit le goût du jour), cesont les pantalons très-étroits et les manches courtes.
» Si de ce pantalon presque collant s’échappe un pied d’une grandeur imposante, une maiu rougeet non moins grande sort de cette manche qui descend à peine au poignet. Si ses pieds dédaignentassez volontiers l’usage sybarite des bas, ses mains dans la semaine dédaignent entièrement l’usagearistocratique des gants. Mais le dimanche, jour de repos, il met les gants jaunes oubliés dansl’habit que vous aviez donné pour y recoudre un bouton, et ainsi paré, il va danser dans une foule■le bals de société, où il est certain d’attendrir des giletières. Aussi que de séductions il y portealors avec lui ! que de tendres regards lui sont adressés ! (pie de doux aveux il obtient ! mais il nePeut attendre : l’amour doit lécouronnor au plus vite, car demain, demain il reprendra son paquet,et, comme au Juif errant, le devoir lui criera : Marche, marche jusqu’à dimanche ! 'Tel est lecoureur. N’est-ce pas un admirable type de dévouement dans cc siècle d’égoïsme? car, malgré sesnombreuses qualités, le coureur meurt comme il a vécu... coureur.’
« Nous avons passé en revue tous les employés de la maison; il ne me reste maintenant à vousParler que de l’âme qui fait mouvoir le corps entier... du maître...
« Avez-vous jamais réfléchi, monsieur, à la fonction qu’un tailleur exerce dans la société ? fonc-Uon tellement importante, qu’il n’y a personne plus indispensable que lui. On peut mourir sans■nédecin, monsieur, on ne peut vivre sans tailleur; et Sedaine, lorsqu’il remerciait son habit, avait
4 Ce n’est pourtant pas à un commis, mais au chef de la maison lui-même qu'un écrivain célèbre du■'"hic faubourg, homme très-illustre et très-supérieur, si ce n'est dans l'art de gérer ses propres affaires,témoigna son étonnement de ce qu'au moment de partir pour une ambassade, il lui apportait son mémoire■montant à plus de 20,000 fr.), et de ce qu'on lui en réclamait le paiement. Il n'avait, reprit-il, jamaisrnleudu dire qu’on payât un tailleur autre.ment que par testament.