294
LE .1 ESU1TE.
avec zèle, avec intelligence, comme s’il avait conçu lui-même; et, comme s’il re-fusait sa volonté à cette merveilleuse obéissance, il se laisse mener et gouvernertout ainsi, que s’il était un corps mort, lequel se laisse tourner de costez, et manieren toutes façons, ou bien comme le baston d'un vieillard qui luy sert en tout etpartout où il en veut user.
Pour obtenir de ses membres une si complète abnégation, la compagnie n’é-pargne aucun effort : il faut que chacun lui dévoile son âme tout entière, il fautqu’elle le connaisse mieux peut-être qu’il ne se connaît lui-même, il faut qu’elleéprouve cette nature énergique ou timide, exaltée ou paisible, tentée par les jouis-sances de la terre, ou préoccupée seulement des félicités du ciel. Trop habile pourfaire de l’obéissance un supplice sans objet, il faut qu’elle sache a propos imposerà chacun des devoirs qu’il puisse aimer, arracher des esprits les germes qui lui sontinutiles, féconder ceux qui lui promettent des fruits bienfaisants. Pour atteindrece but, où seul est sa puissance et sa durée, il n’est aucun moyen qu’elle repousse,et tout ce que la bienveillance, le conseil ou l’empire lui donnent de force sur cesâmes assouplies est employé a les fléchir etâ les pénétrer. La confession, la sur-veillance la plus sévère, et, disons-le aussi, la délation, concourent ensemble pource grand dessein. Chaque religieux doit paraître une fois par semaine au tribunalde la pénitence; deux confessions générales sont imposées par année aux noviceset aux écoliers; les coadjuteurs et les profès en doivent faire une seulement, et,tous confiant leurs pensées a un confesseur que le supérieur a nommé, lui soumet-tent leurs doutes sur la justice des constitutions et des règles, ils lui disent ce qu'ilspensent et de la religion qu’ils ont embrassée, et des moyens qu’elle emploie pourparvenir au but qu’elle s’est proposé, enfin, ils ne lui laissent pas ignorer jusqu’àquel point ils aiment leur ordre, et sont disposés à le servir; de telle sorte que,mesurant dans ces solennelles confidences le zèle et la force de chacun, la sociétépeut y proportionner la tâche qu’elle lui impose. S’ils écrivent des lettres, ellessont soumises, avant de sortir de la maison, à un père préposé parle supérieur à cetoffice ; s’ils en reçoivent, elles ne leur sont données qu’après avoir été lues ; et,pour que rien n’échappe à l’œil incessamment ouvert sur eux, leurs actes ne sontpas moins transparents que leurs pensées. La chambre du jésuite, toujours ou-verte quand un de ses frères est avec lui, demeure dans tous les cas accessible atous ; les supérieurs peuvent à chaque instant y pénétrer, et surprendre les préoc-cupations les plus intimes, les soins les plus futiles de chaque religieux ; il est tou-jours devant leur regard comme devant le regard de Dieu ; pas un coffre, pas unmeuble fermé, ne peut recélerun mystère, et recueillir pour lui seul une peine ouun plaisir que ses frères ne partagent pas. Enfin, et ce trait dépasse tous les au-tres, chaque frère n’a pas seulement pour devoir de reprendre son frère égaré, ‘lelui offrir des consolations ou des conseils, et de l’aider ainsi à s’approcher de laperfection ; mais il faut, car la règle l’impose comme une œuvre d’amour et de cha-rité, qu’il dénonce les erreurs ou les abus dont le hasard l’a rendu le témoin, e 1
mérite ainsi la reconnaissance d’un religieux qui, pour s’abaisser et humilier da-vantage, doit être content que toutes les fautes et imperfections, cl toutes autres