LA MARCHANDE DE POISSON.
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Celle alliance des rois de France avec la halle nous rappelle celle du doge avecl’Adriatique : la fiancée a failli au doge; le doge a failli à sa fiancée. Le superbeBucenlaure, témoin discret de tant de serments félons, eaclie sa splendeur passéesous les voûtes de l’Arsenal, et n’ose plus regarder en face la fiancée délaissée, dansla crainte sans doute que sa pudeur ne s’alarme, que son orgueil ne se réveille, etqu’elle ne punisse dans l’esclave l’infidélité du maître. Mais la halle continue d’étrece qu’elle a toujours été : elle porte la tête haute, maintenant avec ténacité ses glo-rieuses prérogatives, qu’elle a su faire respecter et passer intactes A travers toutesnos révolutions.
Peut-être les daines de la halle doivent-elles à ce contact royal la fierté qui lesdistingue de toutes les classes de marchands, et l’originalité qui les caractérise.Regardez-Ies assises entre leurs barils de morues et de sardines, comme des reinesqui planent du haut de leur-trône sur les pages et les courtisans en livrée, et vouscomprendrez qu'il ne s’agit pas d’une caste commune entre les mortels. Tout en pa-rant le maquereau, la raie et la limande; tout en pesant l’anguille de mer et le ha-reng frais , elles sont incessamment préoccupées de la noblesse de leur race. Dansl’orgueil de leurs prétentions, elles se disent les premières et vraies françaises,comme les Transtévérins de Rome se croient les vrais descendants des anciens Ro-mains. Partout ailleurs le marchand est humble et poli devant l'acheteur: à la halle,c’est l’acheteur qui tremble, tandis que la marchande trône et commande. Toutefois,cette humilité de l’acheteur est encore justifiée par une autre cause que celle dontje viens de parler, et c’est ici le cas de mentionner un singulier privilège, un pri-vilège unique dans l’histoire, lequel a de si profondes racines , que nous ne doutonspas qu’il résiste éternellement à tous les efforts du temps et des révolutions; nouscroyons même que les commotions sociales les plus violentes ne feraient que leretremper, et qu’il acquerrait force et accroissement là où viendrait s’engloutir touteautre institution humaine. Ce privilège consiste dans l’emploi d’un vocabulaire dontles termes énergiques froisseraient les oreilles les moins délicates, et feraient monterla rongeur aux fronts les moins chastes. Soyez assez malavisé pour laisser échapperun geste, un regard de dédain à l’endroit de celte tanche on de ce brochet qu’onvous déclare admirable de fraîcheur et de finesse, et soudain pleuvra sur vous undéluge de phrases, dont je me garderai bien de vous donner un échantillon, aux-quelles vous empêchera de répondre la volubilité qu’on met à les prononcer, et quivous escorteront d’échoppe en échoppe jusqu’au moment où, confus et vous faisantle plus petit possible, vous aurez disparu de la balle au milieu d’un hourra général.
La poissarde, il faut en convenir, est peu recherchée dans ses manières : elle atoujours l’injure à la bouche, et son nom est devenu même le synonyme de la gros-sièreté; mais il y a dû vieux sang populaire dans ses veines, son cœur est ouvert Atoutes les nobles impressions du désintéressement et de la pitié, et, au fond de sonâme, vit ce sentiment de. dignité humaine qui fut toujours la sauvegarde des nationset des individus. A voir d’abord, avec ce costume qui n’est qu’à elle, les proportionseffrayantes de sa taille, le développement presque monstrueux de sa personne, onest tenté de rire; mais on trouve bientôt en elle quelque chose de viril et de fort
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