300
LA MARCHANDE DE POISSON.
qui étonne et qui commande l’attention. Nous avons observé qu’un grand nombred’entre elles ont, à un certain âge, les lèvres couronnées d’une moustache assezprononcée.
La balle, autrefois garnie d’autant de gibets qu’elle compte aujourd’hui de réver-bères, s’est transformée souvent en champ de bataille, aux jours d’émeutes et derévolutions. Mais que la voix de l’émeute se taise, étouffée sous des monceaux decadavres, ou que la révolution grandisse, s’enfle, et, comme un fleuve immense,descende de la halle sur toute l’Europe, balayant les trônes et les dynasties, lespoissardes, à cheval la veille sur des canons, après avoir fait de la charpie, distribuédes bouillons, soigné les blessés, enterré les morts, se retrouvent le lendemain, labouche encore noircie par la poudre, assises au milieu de leurs tonneaux, calmeset impassibles, sous le noir donjon de leurs ancêtres, sans craindre ni coup de mainni prétendant, entourées qu’elles sont de l’inviolabilité populaire.
Sous le rapport de la versatilité politique, la balle , il faut bien le dire, n’est pas(oui à fait à l’abri du reproche. Que le sentiment de son importance lui ait fait uneloi de jouer un rôle dans tous les grands événements, rien de plus simple ; maisqu’elle ait tour à tour adoré et brisé les mêmes idoles, voilà ce qu’on a peine àcomprendre; à moins qu’on ne l’explique par une lutte continuelle de l’esprit et ducœur : de l’esprit, qui la porte à s’associer vaniteusement au triomphe du pouvoirqui la traite d’égal à égal; du cœur, qui la fait sympathiser avec le peuple dont lacause est aussi la sienne. C’est ainsi qu’on a vu successivement les dames de la balleaux Tuileries avec des bouquets, et sur la route de Versailles, entourant la voiturede Louis XVI , adorant le soleil de l’Empire, et haranguant les souverains alliés à leurentrée dans Paris . Mais nous les avons vues aussi conserver dix années dans leurenceinte, et couvrir pieusement de couronnes et de fleurs chaque jour renouvelées?le simple monument des nobles victimes de Juillet; mais nous les avons entenduesplus d’une fois raconter avec un enthousiasme vraiment poétique leurs souvenirs destrois journées populaires, et nous sommes convaincus que chez elles, malgré quel-ques circonstances qui sembleraient prouver le contraire, le cœur est encore plusfort que la vanité.
Pour connaître parfaitement la dame de la halle, il ne suffit pas de l’observer danssa vie extérieure, il faut encore avoir accès chez elle et la suivre dans les détailsintérieurs de son ménage; de même que, pour bien juger son caractère, on ne doitpas s’arrêter seulement à l’écorce: c’est en cherchant au fond de son cœur qu’ondécouvrira les bons sentiments qui l’animent. Ici, je suis heureux de n’étre pasréduit à faire une de ces descriptions qui frappent quelquefois de sécheresse et d’ari-dité les sujets les plus intéressants : j’offrirai aux lecteurs le simple récit de deux faitsqui me semblent de nature à remplir complètement le but que je me propose, enmême temps qu’ils présentent mes héroïnes sous un jour plus favorable que cellerudesse de manières et de langage dont, historien fidèle, je n’ai pas dû me permettred’adoucir le tableau.
Madame D..., après avoir figuré dans le monde d’une manière assez brillante, s’éladvue, par un revers de forlune, jeter tout à coup au bas de l’échelle dont clic avait