Band 
Tome cinquieme.
Seite
307
JPEG-Download
 

LA MARCHANDE DE POISSON.

:S0 7

occupe le faite. Par un reste d'amour-propre bien excusable, madame D... avait vouluconserver dans sa mise un souvenir de son ancienne splendeur ; pour cela, il luiavait suffi de sauver du naufrage quelques débris de ses riches toilettes, et d’appor-ter à leur entretien le soin le plus minutieux. Mais il n’en pouvait être de même dutrain intérieur de sa maison : confinée dans un réduit plus que modeste, elle étaitbien obligée d’aller elle-même acheter son ordinaire, et Dieu sait quel mince ordi-naire! La pauvre dame se rendit donc une première fois au marché Saint-Honoré, et,d’une voix timide, demanda du beurre pour deux sous. La marchande à laquelle elles’était adressée leva aussitôt la tête, et, apercevant le chapeau de sa nouvelle pra-tique, partit d’un éclat de rire; puis, se tournant vers une autre marchande sa voi-sine, elle lui dit du ton le plus goguenard qu’elle put prendre:

«Dis donc, Marie, te dérangeras-tu pour servir deux sous de beurre à ma-dame?»

Autre éclat de rire de la voisine, lequel se communiqua rapidement tout le longde la file. Madame D... était toute déconcertée.

«Mon Dieu! dit-elle avec douceur, si je vous demande pour si peu, c’est que jen’ai que cela dans ma bourse.»

Ce peu de mots et une larme que la malheureuse dame ne put retenir arrêtèrentsoudain l’accès de gaieté de la marchande; elle se leva précipitamment, sépara de sameilleure motte un morceau de beurre deux fois plus gros qu’elle ne l’eût fait pourtout autre, et lui dit avec émotion :

«Vousn’êtes donc pas heureuse, madame ? excusez-moi ; c’était seulement histoirede plaisanter; je suis bien aise que vous m’ayez donné la préférence, et je vous de-mande en grâce de me continuer votre pratique.»

L’autre fait n’est pas moins caractéristique, et pourra donner en outre une idée dela richesse de ces femmes, qu’au premier abord on croirait tout à fait étrangères Al’amour du luxe et du cornforlable.

Madame S... venait de marchander un poisson. Le prix qu’elle en offrait n’étant pasd’accord avec celui de la marchande, celle-ci, furieuse, lui jeta le poisson à lafigure, appelant A son aide les expressions les plus injurieuses du vocabulaire pois-sard. Mais aussitôt retentit autour d’elle un cri général d’indignation : ses voisiness’étaient aperçues que madame S... était enceinte, et il n’est pas de position qui, plusque celle-là, soit entourée à la halle d’égards et de respect. La marchande, assailliepar ses propres compagnes, accablée de coups et d’injures, ne savait plus où donnerdelà tête, lorsqu’elle s’aperçut enfin de la circonstance qui avait rendu sa faute sigrave. Alors, changeant de ton, elle s’empressa d’elle-même de demander pardon àmadame S... Non contente d’avoir fait des excuses publiques, elle se rendit chezl’offensée, et la supplia d’accepter chez elle un diner de réparation, avec tant d’in-stance, que madame S... accepta, dans la crainte de paraître persister dans un ressen-timent déplacé.

Madame S... pensait faire un acte de condescendance, et ne s’attendait certaine-ment pas à la réception qu’on lui préparait. Introduite d’abord dans la chambre àcoucher, elle fut frappée de l’air d’aisance qui y régnait. Elle considérait curieuse-