LE l’ROPRIETAIRE.
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sa tournure quelque chose qui trahit la puissance de l'homme sûr du lendemain;comme la mer, s’il s’émeut, c’est à la surface ; au fond il est toujours calme. Il saitque, quels que soient les événemenls et le hasard des circonstances, sa terre ou samaison lui resteront toujours; si l’incendie ou la ruine passent sur ses propriétés,il y a, de par les douze arrondissements de Paris , assez de compagnies d’assurancespour répondre du sinistre, et si tout périssait, les compagnies elles-mêmes, le soldu moins n’est-il pas impérissable? Cette pensée, dont peut-être le propriétairene se rend pas compte, le soutient dans toutes les épreuves qu’il plaît à la Pro-vidence et aux locataires de lui ménager. Il plie, mais ne rompt pas. Que la guerremenace de chasser le rameau d’olivier que depuis tant d’années la paix promèned’un bout du monde à l’autre, que lui importe? Au demeurant, ne faudra-t-ilpas toujours que l’humanité mange le blé de ses campagnes et dorme sous le toitde ses maisons?
Regardez le propriétaire, tandis qu’il se promène sur les boulevards, prudem-ment enveloppé d’un palelot en drap pilote. 11 contemple toute chose d’un œil se-rein comme le juste d’Ilorace. S’il fait beau, les rayons du soleil dorent ses mois-sons et parfument ses vendanges; s’il pleut, l’eau du ciel rafraîchit ses prairies.Le visage du propriétaire s’épanouit comme une pivoine.
Mais que le soleil trop chaud le force à chercher un abri le long du trot-toir que sillonne une traînée d’ombre, que la pluie redouble et change lesruisseaux en torrents, le propriétaire pâlit. Une funèbre pensée empoisonne sesjoies; l’épée de Damoclès se joue au-dessus de ses rêves, et voilà l’homme fermedu poète qui a peur. Les rayons qui doraient les épis ne pourraient-ils pas lesbrûler? l’eau qui rafraîchissait les prairies ne s’aviserait-elle pas de les inonder?et si la récolte allait périr, le fermage serait-il bien payé? Et qu’est-ce que le fer-mage, sinon tout; la robe de velours de la femme, la maîtresse de chant de latille, la rétribution universitaire du fils, le bal de l’hiver prochain, le grand dînerdu dimanche, tout le bonheur de l’année? Le rayon d’or qui met une étincelle àchaque brin d’herbe, c’est une flèche aiguë dans le cœur du propriétaire ; ce nuagequi fuit à l’horizon, c’est un voile noir sur sa tête. L’homme heureux a disparu ;ce n’est plus qu’un mortel infortuné qui déplore sa condition et se prend en pitiélui-même. Sa femme n’aura certainement pas le cachemire qu’elle lui a demandé,et il parle de réformer un plat de son ordinaire.
Mais qu’un courtier d’immeubles vienne le lendemain lui proposer la vente deses terres, le propriétaire l’éconduira sans rien entendre.
En somme, ne croyez pas que ces bons propriétaires soient fort à plaindre; leurscraintes quotidiennes sont une partie de leurs revenus ; on les compte dans l’actifdes émotions; s’ils se désespéraient moins, ils seraient moins heureux.
Cependant, disons-le, les propriétaires de bois et de prés, de terres labourableset de vignes ne présentent pas un type aussi curieux ni aussi complet que lespropriétaires citadins, les seuls qui soient vraiment les propriétaires pur sang, sil’Académie veut nous permettre une expression empruntée au vocabulaire du sport.Lesaulrcs, en effel, tiennent par trop de côtés au commerçant; comme lui, plus