I.'110 MM K SANS NOM.
•Vif,
Le laineux laissa- juin’, laissez passer, des économistes est devenu un axiomesocial; ce n’est donc |>as seulement dans les repaires infâmes, dans les lieuxexceptionnels qu’il faut chercher le type que nous voulons dépeindre. L’hommesans nom porte l’habit crasseux et le frac lnodé ; il est pauvre et il est riche ; il estdans le salon et dans la rue; il est père, il est frère, il est époux ; il conduit a sonbras une prostituée ou une duchesse ; il est jeune et il est vieux. On le trouve, enun mot. la où il va de hideux partages d’amour, des consentements achetés, de silencieuses faiblesses de cœur, de lâches ’ niions de conscience. Vous voyez bienque Y homme sans nom est partout.
Croyez-vous en effet que nous aurions consenti à descendre de nouveau danscette fange delà prostitution pour le triste plaisir de faire un pendant au tableau dela fille publique ; quelque porté qu’il soit il voir une compensation divine, un côté ,moins affreux h toutes les misères humaines, l'esprit se fatigue à décrire des infa-mies, à sonder perpétuellement des plaies. Nous n’aurions pas écrit cet article si nousn’avions pas jeté nos regards au delà delà boutique du marchand de vin. Qu’im-porte en effet au lecteur intelligent qui nous juge, de savoir comment on est l’amantd’une prostituée, comment on vend des contre-marques ou des chaînes de sûreté,comment on est escroc le jour et souteneur le soir? Cetlccorruption, tout le mondela connaît, parce qu’elle s’affiche. K11e est si hideuse, qu’il est h peine besoin de laflétrir. Aussi n’est-ce pas seulement de celle-là que nous voulons parler. Il y a descœurs assez vils pour la pratiquer, il n’y a pas d’esprits assez habiles pour la dé-guiser: elle se perpétue, mais elle ne fait pas de prosélytes; circonscrite dans lesbasses classes de la population, elle est régularisée par la police ; c’est un fléauadministré. Ses ravages ne sont à craindre que dans les hautes régions sociales ; là.elle s’étend comme une épidémie silencieuse, faisant d’autant plus de victimes, quepeu de gens croient à l’activité du mal et même à sa réalité en voyant la spirituelleassurance et l’élégante satisfaction des pestiférés.
Notre intention est plutôt de faire l’histoire d’un vice que celui d’un homme. Nousretrouverons bientôt notre triste héros au coin de la borne, c’est ailleurs maintenantque nous allons le chercher. Le voici, entre les murailles nues d’une mansarde en-fumée, où travaille une jeune fil le. La misère est partout autour d’elle, dans lesmeubles délabrés, dans le réchaud qui grésille au fond de l’âlre, dans les yeux fievreux de la travailleuse. L’ange de l’innocence l’a protégée jusqu’à ce jour contrela démoralisation de la faim : elle souffre, mais'elle espère; son âme n’est ouvertequ’aux sentiments honnêtes, et elle ne sait pas même quelle idée attacher à ce mot :corruption. Malheureusement celte enfant a pour père un ouvrier qui dépense aucabaret les deux tiers de sa journée. Il sait qu’un voisin riche a fait des offres à safille, et lui en veut en secret de ne pas les avoir acceptées. Il est bourru, maussade,dur avec elle ; quand il voit que les plaintes indirectes, les mauvais traitements neproduisent aucun effet, il a recours à d’autres moyens. Il accepte les bienfaits in-téressés du voisin, il lui emprunte de l’argent aux yeux de tout le monde, il affectede le recevoir chez lui, si bien que la jeune fille compromise, perdue de réputation,n’a plus qu’une ressource, celle de se tuer ou de se dérober à l’infamie par l’infainie.