Band 
Tome cinquieme.
Seite
351
JPEG-Download
 

I.'HOMME S A ISS NOM.

r.:;i

l;i police se promène sur ce chaos, et l’observateur, qui veut se rendre compte decette immoralité, la trouve sinon corrigée dans son essence, du moins singulièrementmodifiée dans ses détails. Hemarquez en effet les changements subis par Vhommesans nom, depuis le moyen âge jusqu’à nos jours. D’abord c’est un horrible men-diant, ripaillant avec sa ribaude dans la cour des Miracles, un affreux bandit blottidans un bouge de la Grande-Truanderie, ou bien un pauvre étudiant qui ne croitpas déroger en échangeant les minces arguments dont Aheilard l’a nourri le malinsur la paille de la place Maubert, contre le fricot plus substantiel de quelque gail-larde de la rue Glatigny. Plus tard, c’est un grand drôle à la plume insolente, aufeutre retroussé, à la rapière traînante, assassin à gages, gouailleur le jour, sinistrele soir. Sous Louis XV , il endosse l’uniforme, enrôle les niais et vise à un emploide concierge au Châtelet ; du raccoleur à l’entremetteur, il n'y a que le Pont-Neuf,le trajet est bientôt fait, et le voilà portant les billets doux des grands seigneursaux jolies marchandes de la balle, exerçant le soir pour son propre compte, et secachant volontiers dans une armoire quand sa maîtresse reçoit une visite chez elle.Que d’abbés trop galants, que de graves procureurs, que de riches traitants ontété pris à ce piège, sous l’empire il coupe des bourses dans les foules ; sous larestauration il fait le foulard devant les magasins de gravures; maintenant il venddes chaînes de sûreté et des contre-marques. Le temps et les révolutions successivesont bien changé son caractère. Ce n’est plus le bandit toujours prêt à dégainer elà braver la loi, le traître caché derrière une tapisserie, c’est à peine s’il est encoreun peu filou, et s’il ose battre sa maîtresse.

Sous l’empire, il n’élait pas rare qu’une maison tout entière fût mise enémoi par une querelle sanglante entre une fille publique et son amant. Quel-quefois même la scène avait lieu dans la rue, on voyait un homme s’emparerd’une pauvre femme el l’accabler de coups de bâton; si le bâton volait en éclats,l’énergumène se servait de la main, quand la main venait à se lasser, l’assassin seservait de son talon de botte; elle pourtant, la malheureuse, appelait vainement ausecours, la police ne se dérangeait pas pour si peu de chose, et les voisins regardaientà la fenêtre sans s’émouvoir, sachant bien que de pareilles gens ne valaient pas lapeine qu’on s’occupât de leurs affaires. C’était la mode alors de croire que plus onbattait une femme plus elle vous aimait. liaison souveraine pour rester neutre.Les philanthropes disaient en voyant commettre ce meurtre : « C’est la justice deDieu qui passe, » et ils passaient aussi. Aujourd’hui ces solennels éreintementsappelleraient une répression immédiate et sévère, il n’est plus permis aux gens endehors de la morale de se croire en dehors de la loi. La prostituée battue peut faireenvoyer son persécuteur à la préfecture, et celui-ci se montre moins prompt à leverla main qu’autrefois. Ce n’est pas à dire pour cela que l’homme sans nom ne batteplus sa maîtresse, mais du moins il la bat dans l’intimité, comme pourrait le faire unmari mal élevé, et il ne la massacre que très-rarement. Ce qui domine dans le ca-ractère de l’homme sans nom actuel, c’est la crainte de la police. Nous ne répondrionspas que dans quelques repaires de la Cité, dans deux ou trois rues de Paris fortconnues et fort surveillées du reste, il n’y eût des hommes prêls à courir les chances