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Province. Tome premier.
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discours. Le griset rit lui-même le premier de ce qu’il dit, et peu lui importe que sapersonne ou ses bouffonneries excitent ainsi l’hilarité générale.

Cependant, n’entend pas qui veut les plaisanteries de ce modèle des provinciaux,car celui qui n’est pas né dans le pays ou dont l’oreille n’aura pas été habituée depuislongtemps a ce langage harmonieux et flexible, plus propre a exprimer les légèresémotions de l’âme qu’à peindre les passions violenles, celui-là, dis-je, ne pourracomprendre ces spirituelles niaiseries pour lesquelles les femmes surtout ont tantd'indulgence. Le griset ne parle que son idiome national : le putois. Les révolutionsont passé; ses faciles et douces mœurs ont été troublées par la présence des étrangers,et jamais il n’a voulu consentir à parler une autre langue que celle de ses pèresC’est un bien qu’on ne peut lui enlever. Il n’est même pas étonnant d’en rencontrerà Paris quelques-uns, que leurs affaires y appellent, apportant la même assurance etles mêmes habitudes qu’ils avaient dans leur département, et ne pouvant s’exprimeren français .

Le griset a besoin de distractions continuelles, et il semble n’appliquer son intelli-gence et son esprit qu’à les augmenter. S’il est musicien, ce n’est pas par l’étude,mais par un don particulier de la nature. Les romances qu’il affectionne sont toutesen patois; presque toujours il les apprend par tradition. Enfant, il a su lire et écrire,pourtant il a tellement perdu l’habitude de voir des livres, qu’il ignore même par-fois s’il en existe. Son éducation n’est pas plus avancée que son instruction. Le salonlui est aussi inconnu que le comptoir ; les bals publics et les cafés sont ses lieux deprédilection, parce que là il est tout à fait lui. Il fume, mais sans excès, et, s’il boillargement, il s’enivre peu. Enfin, le spectacle, qui a tant de charmes pour les habi-tants de Paris , est sans attraits pour le griset. Il ne pourrait y contenir sa bruyantegaieté, et puis on y parle un langage que son oreille est peu accoutumée à entendreMettrait-il un habit ou une redingote pour briller au parterre ou au paradis , cela legênerait trop, et il n’est pas homme à changer ses allures. Il veut avoir ses coudéesfranches, rire à gorge déployée, chanter à lue-têle. Il se passe doue sans peine duthéâtre, et content de lui, il porte à sa gentille grisette un beau bouquet de ces vio-lettes de Parme dont à Paris nous cherchons en vain le parfum.

Ainsi s’écoule, heureuse et pleine de joie, la vie de cet habitant des faubourgs dumidi de la Prance jusqu’au moment où il pense à se caser, c’est-à-dire jusqu’à vingt -cinq ans au plus tard. Les railleries de ses camarades ne manqueront pas de l’as-saillir, s’il retarde ce moment qu’il a attendu avec autant d’avidité que nous sein-blons le fuir. Avant sou mariage, que de preuves d’amour il donnait à sa maîtresse !que de coups donnés et rendus ! petites tapes d’amitié, il est vrai, mais qu’en véritéje ne voudrais pas recevoir, dussent-elles me prouver l’amour le plus violent.

Du moment où il prend femme, le griset n’entend perdre aucun de ses privilègesde garçon, et laisser passer les beaux jours sans participer aux divertissements dela jeunesse. Sa vie n’est ni plus calme, ni plus tranquille qu’auparavant. Quelquefoisil s’adonne au jeu, passion nourrie par son oisiveté continuelle. Il s’y livre avec fu-reur, y passe les nuits et ne s’arrête qu’au moment où la nécessité le force de sub-venir à ses besoins.