()6 I.IÏS FORÇATS.
connue celle dont Dieu marqua le front de Caïn . Cel arrêt est une décapitationmorale.
La réprobation générale contre laquelle le forçat, toujours vaincu dans son duelavec l’opinion, se débat aujourd’hui, du jour de sa condamnation à celui de sa mort,pesait autrefois sur le galérien. Non moins infamante que la peine des travaux for-cés, qui lui a été substituée depuis environ un siècle (1749), la peine des galèrisétait, comme celle-ci, placée dans l’échelle des répressions légales, immédiatementau dessous de la mort par le bourreau. Chaque année les malheureux qui encou-raient cette peine, étaient dirigés par chaînes sur Marseille et sur Toulon . Le tristeprivilège dont jouissaient ces deux villes, à l’exclusion des ports de l’océan, elles ledevaient à leur situation sur la Méditerranée, la seule mer sur laquelle les galères,ces frêles navires, pussent s’aventurer sans trop de périls. Ceux d’entre eux qui, illeur arrivée il destination, n’étaient pas appelés immédiatement à faucher le grandpré, attendaient dans une dure réclusion que le service de leurs bras fût réclamépar la marine navigante. L’idée n’était pas encore venue de les employer aux tra-vaux des ports. Ceux qui partaient étaient enchaînés, pour toute la campagne, auxbaucs des rameurs. C’était sur cette espèce de lit de Procuste qu’ils devaient désor-mais veiller et dormir ; c’était la que, tristes jusqu’aux larmes ou désespérés jus-qu’au rire, reniant Dieu ou l’implorant, ils suaient leur agonie sous le bâton brutalet la parole plus brutale encore des sbires de la cliiourme; l'a, qu’ils expiraient sanssecours, sans prières; décimés aujourd’hui par la lièvre ou la peste-, demain par lamitraille, comme cela arriva notamment a l’attaque de Candie, où périt le fameuxduc de Beaufort, si connu dans l’échauffourée de la Fronde, sous le nom populaire deroi des hcdles.
La prison de Bicêtre, située aune lieue de Paris , était, il n’y a pas longtemps encore,l’enfer d’où partaient tous les ans les chaînes destinées a alimenter nos bagnes.La veille du départ, qui avait lieu, en avril et en octobre pour Toulon et Rocheforl,en juillet pour Brest , la vieille prison, toujours si désolée et si sombre, paraissait plussombre et plus désolée encore que de coutume. La garde était doublée, les travauxétaient interrompus, les cours désertes et silencieuses, tous les condamnés aux fersrenfermés dans leurs cabanons. Au coup de onze heures, la grille donnant sur lacour principale s’ouvrait et livrait passage a de lourdes charrettes chargées des in-struments du supplice. Le capitaine de la chaîne arrivait avec ses trois lieutenants,vingt-cinq gardes armés de bâtons et de sabres, le greffier, des officiers de paixet quelques agents de police. Bientôt retentissaient sur le pavé les longues chaînesque disposaient les sbires de la cliiourme; et 'a midi, lous les préparatifs del’horrible fête étant terminés, les condamnés, défilant un par un devant leursnouveaux gardiens, allaient s’asseoir à terre le long du mur, alignés vingt-deux parvingt-deux.
Après la visite du médecin, qui passait dans les rangs pour s’assurer si tous lescondamnés auraient la force de supporter le voyage, venait l’inspection de sûreté.Cette inspection faite sur leurs personnes par les gardes, qui recherchaient jusquedans les endroits les plus secrets, s’ils ne cachaient pas quelque arme offensive,