S(i LES KO RÇ ATS.
pressanls qu’ils affrontent, dans l’espérance, presque toujours déçue, de recouvrerleur liberté.
Lin condamné affectait des sentiments pieux ; un bon prêtre, qui se félicitait d’avoiropéré celte miraculeuse conversion, lui facilita une correspondance avec une per-sonne du dehors, correspondance qu’il crut toute religieuse, k en juger par les nomsde Jésus-Christ, de la Vierge et des divins mystères tracés k chaque ligne des nom-breuses lettres qu’il lui remettait après en avoir pris lecture. Un jour on s’aperçutqu’un vol avait été commis, mais celui qui s’en était rendu coupable n’était plus lapour en répondre. A sa place on trouva une lettre dans laquelle cette brebis égarée,qu’il se flattait d’avoir ramenée au bercail, instruisait l’excellent et trop confiantpasteur du stratagème dont elle s’était servie pour redevenir libre. Dans sa corres-pondance, Jésus-Christ signifiait escalade; repentir, fuite; les sept péchés capitaux,les sept portes qu’il lui fallait franchir, etc., etc., etc.
Objet d’une surveillance parliculière, un autre condamné avait été séquestré de sescompagnons d’infortune, et ne pouvait avoir avec eux aucune relation. A certainesheures de la journée, on lui permettait de se promener seul dans une cour; mais,avant qu’il y arrivât, un camarade, employé k l’atelier de serrurerie, avait la facilitéd’v venir. Un matin, celui-ci, après lui avoir donné le signal convenu pour luicommander d’être attentif, frappa avec son marteau sur un fer sonore cent soixante-seize coups. Ces cent soixante-seize coups, coupés a dix-sept reprises par des inter-valles inégaux, le forçat qui écoutait, les traduisit par les dix-sept lettres suivantes del’alphabet :
S o a s / a r b r e à g a u c h e; et, sous l’arbre à gauche, il trouva toutce qui lui était nécessaire pour se procurer la liberté. 11 avait limé ses fers par avance ;il s'évada.
Un troisième enfin, celui-lk illustre entre les plus illustres personnages des ba-gnes, condamné au supplice de la double chaîne par suite de sa douzième évasion,conçut l’idée hardie de se frayer un passage vers la liberté, en creusant un souterrainqui, traversant toute la largeur de la cour du bagne de Rochefort, eût une issue dansl’Arsenal, et il se mit aussitôt a l’œuvre. Vendu au chef de surveillance par un de sesconfidents, il fut surpris en flagrant délit de démolition, l’avant-veille du jour où,après plusieurs mois d’insomnie et de travail, il allait recueillir avec deux cama-rades le prix bien mérilé de son adresse et de sa persévérance.
Deux forçats qui avaient disparu la veille furent retrouvés le lendemain asphyxiésdans un égout où ils s’étaient cachés. Un autre, serré de près par des gardes, s’é-lança sans hésiter du haut d’un mur de quarante pieds, et se cassa les deux jambes;un autre laissa des lambeaux de sa chair aux barreaux d’une fenêtre par laquelle ils’échappa. Et combien sont tombés sous les balles et la baïonnette des sentinellesapostées a toutes les issues du port et du bagne.
Ce qui préoccupe, ce qui arrête le forçat qui veut fuir, c est moins la difficultéde se débarrasser de ses fers et de sortir de l’enceinte de l’Arsenal, que l’impos-sibilité par lui bien reconnue d’aller loin sans papiers et sans argent. Il a toujoursk sa disposition, quoi qu’on fasse, des limes imperceptibles et si sûres, que, de