Band 
Province. Tome premier.
Seite
93
JPEG-Download
 

LUS l'OKLA IS. !t">

la brûle; aussi l’argot qui s’y parle n’a-l-il rien d’humain. Créée dans une penséede mystère, cette langue dont la tradition remonte à ta cour des Miracles, et dontle vocabulaire, déjà énorme, s’enrichit chaque jour, est ignoble, souvent spirituelle,brutale, cynique, remplie d'effrayantes métaphores. C’est ainsi que, dans le langagedes chevaliers de la Guirlande (les forçats), l’abbaye de Mont’-à-Regret, la veuve,signifient la guillotine; la targue, la femme; cheval de retour, le condamné enrécidive; le crucifix à ressort, le pistolet; grinclier, escroquer; russignoler, volerà l’aide d’un rossignol ; lubabillarde, la sonnette; la locquante, la montre; la lui-sante, la lune; buter, tuer sans lutte, par surprise; faire suer le chêne sur le grandtrimar, assassiner sur la grande route, etc., etc., etc.

Le bagne, cet égout de toutes les immondices de nos cours d’assises, cette anti-chambre de la guillotine, est le réceptacle des plus effroyables débauches. L’amoury règne avec toutes ses fureurs, et il n’y a qu’un sexe ! On a vu des forçats séparésde leur poule par la libération ou l’échafaud, s’éteindre de désespoiret de langueur,dans l’impuissance de la rejoindre, si elle était libre; ou périr par le bourreau, parcequ’elle avait péri par le bourreau.

Dans celle grande famille du bagne, deux individualités ressortent vivement parleurs disparates: celle du voleur et celle de l’assassin.

Le forçat voleur est en général rusé, fanfaron, hypocrite, débauché, industrieux,criminel par habitude et par état, et toujours voleur.

Le forçat assassin est ignorant, brutal, taciturne, vivant a l’écart, implacable,criminel par occasion, et s’il commet un nouveau crime, il ne vole pas, il tue.

L’un, pour parler leur langue, a eu des malheurs, l’autre a fait un mauvais coup.

Sur ce fond de boue et de sang se détache une troisième physionomie, la physio-nomie du forçat mouchard ou du renard.

Mêlé à toutes les intrigues et a tous les complots des condamnés, le renard pré-lude, espion gagé par l’administration, au rôle qu’il espère remplir dans la policelors de sa libération.

Celui-là joue sa tête.

Les plus grands criminels, ceux dont la presse a enregisté les exploits avec unecomplaisance qui les rehausse à leurs yeux et à ceux des scélérats qui les entourent,jouissent au bagne d’une haute considération, et se posent en héros vis-à-visdes curieux qui les viennent visiter sur le bruit de leur renommée. Leurs arrêtsont force de loi. Si Lacenaire eût sauvé sa tête de l’échafaud, Lacenaire eût été roiau bagne.

Chose étrange! il se trouve assez communément dans les bagnes des hommes•lui, sans haine, par ennui, froidement, tuent pour être tués; et l’on n’y cite pasun seul exemple de suicide.

Le forçat entend presque toujours sa sentence avec une impassibilité de statue, etnieurt avec un courage théâtral. Quelquefois même il plaisante en face du bourreau.Pdit, assassin d’un garde qu’il avait tué parce qu’il voulait être guillotiné, s’écriadu haut de l’échafaud, en se tournant vers ses compagnons agenouillés : « On a bienfail de me mettre à mort ; mais je ne rougis pas de monter sur l’échafaud puisqu'il