Band 
Province. Tome premier.
Seite
94
JPEG-Download
 

!M LUS KO K ÇA T S.

a élé arrosé de sang royal. » Rognon, qui avait tué sou compagnon de chaîne pours’assurer si les Bretons avaient le sang rouge ou noir, répondit avec un effroyablesang-froid au greffier qui venait de lui donner lecture de l’arrél de mort prononcécontre lui: «Allons, je m’appelle aujourd’hui Rognon, je m’appellerai demainRogné. »

Il existe au bagne un tribunal secret dont les arrêts sont sans appel comme sansmiséricorde. De ce tribunal occulte relèvent non-seulement les condamnés qui ontmanqué à leurs devoirs, les gardes coupables de violence, mais aussi les employéssupérieurs de l’adminislration qui ont soulevé des haines par quelque acte de sé-vérité eu dehors des répressions disciplinaires habituelles. Un commissaire en chefa été dernièrement obligé de quitter son poste, parce qu’il avait appris par sa policequ’il élait condamné à mort. Plusieurs forçats ont été relevés morts de dessus leurslits de camp, sans qu’on sût ni par qui, ni pourquoi ni comment ils avaient ététués. Mais, ce qui ne peut s’expliquer que par les mystérieuses relations entretenuesentre Toulon, Brest et Rochefort, c’est que la juridiction de ce terrible tribunalunit dans une même solidarité de vengeance les condamnés de tous les bagnes. Unforçat qui avait empêché a Toulon l’exécution d’une sentence a failli dernièrementêtre étouffé à son arrivée à Brest ; il a fallu le séquestrer.

En 1826 ou 27, il se passa au bagne un drame de sang dont tous les détailsvivent encore dans notre mémoire. Un jeune homme, Arthur 1)., avait été con-damné à cinq ans de travaux forcés pour faux en écriture privée. Né dans une denos colonies d’une famille honorable, ce jeune homme, dont les passions avaient lafiévreuse ardeur du soleil des Antilles, vint s’établir à Paris après la mort de sesparents, et dans quelques mois il y avait entièrement dissipé son patrimoine. L’unde ces habiles industriels dont Paris abonde, et qui, sous des dehors aimables,cachent une âme dégradée, Théodore B., surprit son amitié, et, après avoir prati-qué une large brèche à sa fortune, mit le siège devant son honneur et l’emportad’assaut. Une femme, sa maîtresse, une reprise de justice, fut l’instrument dontse servit ce misérable pour perdre son malheureux ami, qui lui était devenu im-portun en sa double qualité d’homme ruiné et de créancier fatigué d’attendre.Stylée par Théodore, qui tenait dans ses mains tous les fils de cet affreux complotcette femme rechercha l’amour d’Arlhur, et n’eut pas de peine à l’obtenir, car elleétait jeune et belle. Elle prit même bientôt un tel empire sur son amant, que,pour satisfaire à ses luxueux caprices, celui-ci, ruiné qu’il élait, s’oublia un jour,après bien des hésitations et des combats, jusqu’à mettre au bas d’une lettre dechange un nom qui n’était pas celui de son père. Une dénonciation suivit de prèsla faute, et le dénonciateur fut Théodore. Vous savez ce qu’il en arriva.

Un an après, le bagne recevait un nouvel hôte. La justice avait réuni les deux amis,comme autrefois le plaisir; mais tout rapprochement entre eux était devenu impos-sible. Arthur repoussa avec un si souverain mépris, les hypocrites avances de Théo-dore, que celui-ci conçut pour lui une haine mortelle et se promit d’en tirer vengeance.Il avaitélé à Paris l’un des familiers du saint-office de la rue de Jérusalem, il devintau bagne l’un des gcuv de l’adminislralion ; cl afin d’écarler de sa lêle tout soupçon