Band 
Province. Tome premier.
Seite
105
JPEG-Download
 

LE VICAIRE 1)E PROVINCE.

105

gions étliérées de l’extase. Il voit poindre, se peindre sous ses yeux, dans un tableaumagique, l’étable et la crèche de Bethléem ; saint Joseph, la Vierge, les mages offrantl’or et l’encens et la myrrhe au Dieu qui vient de naître. Il exulte, il pleure presque— d’amour, de reconnaissance,— en rompant le pain symbolique dont il va répartirles miettes entre ceux de ses frères, celles de ses sœurs en Jésus-Christ, qui par-tagent sa communion. 11 relit ensuite, toute la nuit, ces divins versets des Évangilesoù est racontée la naissance du fils de l’homme ; et s’arrête, pensif, ému, incapablede pousser plus loin sa lecture, à ce chapitre où il est dit comment l’enfant sublimedominait déj'a de sa sagesse et de sa science les plus vieux oracles de la synagogue.

Pourtant, et jusqu’aux heures de ces cérémonies les plus tendres ou de ces pompesles plus splendides, demandez-lui quand dans son cœur, — rosée céleste, — coulentles plus délicieuses sensations, les plus saintes joies du sacerdoce; et s’il présumeque nulle artificieuse pensée ne vous suggère cette question, il vous répondra fran-chement que ce n’est pas même quand, sur les fonts baptismaux, il salue, il lave u<nouveau-né, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit; mais bien quant àmesse de mariage, s'approchant des jeunes époux serrés l’un contre l’autre, ci .medeux colombes, il adresse une paternelle exhortation à ce jeune homme dont l’im-patient bonheur le fait sourire, à cette jeune fille parée de pudeur, qu’un pareilnœud peut-être eût liée à son sort, si la discipline établie par les conciles permettaitle mariage aux prêtres.

Ainsi s’écoule, harmonieux et pur, le flot un peu monotone de sa vie. Le retourdes mêmes fêtes, la répétition des mêmes scènes, émoussent à la fin toutes les ar-deurs naïves, toutes les affectueuses dévotions de son âme. Les cordes de l’enthou-siasme se détendent, le grand ressort des passions se rouille. L’élude ranime bien,par moments, son intelligence qui s’affaisse dans la pratique d’un enseignementroutinier; sa pensée, par intervalles, a des lueurs et sa parole des images : maisle cercle d’idées et de faits où il roule le gêne chaque jour davantage et l’empri-sonne. Puis des rivalités, des jalousies se forment, qui bourdonnent déjà autour delui. C’en est fait! les sources limpides du cœur sont troublées, sinon taries ; le flam-beau qui guidait ses pas brille encore, mais toutes les roses mystiques se flétrissenten son chemin... Heureux encore si, dans cette incessante compression, ce perpétuelsacrifice de lui-même, ses plus nobles instincts ne périssent point; si ce qu’il ap-prend des hommes et des choses ne le fait point se précipiter en aveugle dans toutesles fougueuses lâchetés de l’ambition; et s’il lui reste alors assez de foi, assez devertu, pour exercer, un jour peut-être, son ministère a Paris : — là où le prêtre, ac-cablé de désappointements, de fatigues, harcelé de tous côtés par les clameurs dusiècle, ne résiste, ne conserve quelque espoir, qu’à force de volonté, de résignationet de persévérance !

Augustin Chevalier.

I l

K