LE BRACONNIER.
El 2
braconnier devienne un bon garde, il faut qu’il ne soit pas entièrement perverti ; quel’ivrognerie, que le vol ne soient pas encore chez lui des habitudes invétérées : qu’ilreste enlin dans son cœur quelque germe de bien. Autrement il profite de sa nou-velle position pour exercer avec impunité sa coupable industrie. Il transige avecceux qui dévastent la propriété confiée a sa garde; il est pour son maître un fléaucent fois plus désastreux que lorsqu’il n’était que braconnier. Il y a donc une nuancetrès-difficile, mais très-nécessaire à saisir, car elle est du bien au mal.
En général, le braconnier ne sait pas ou ne veut pas travailler. Si par hasard ses pa-rents lui ont laissé quelque petite pièce de terre, et qu’il ne l’ait pas vendue, elleest facile à reconnaître : il n’en est pas dans le canton qui soit plus mal cultivée.
11 est assez bon diable dans ses relations ordinaires. Cependant on l’aime peu ; onle craint comme un homme violent, adroit et dangereux. Une seule personne luitémoigne de l’intérêt : c’est l’aubergiste qui lui sert de receleur et lui achète à basprix son gibier.
Le braconnier pur sang est presque toujours célibataire. Quand on passe tant denuits a la belle étoile, on est exposé à trop d’accidents pour prendre femme. Sa miseest celle de tous les paysans peu riches : c’est une blouse bleue. Au reste, il ne portejamais de carnier ; c’est tout au plus s’il se permet quelquefois une panetière ouune besace. Le nécessité d’inventer sans cesse des ruses nouvelles pour prendre legibier ou pour déjouer les poursuites des gardes a exercé son esprit. Sa parole estgaie ; il a toujours quelque tour a raconter; et si vous contemplez sa ligure, vous ytrouverez le caractère de la finesse. Sa tournure est lesle et dégagée ; elle a quelquechose de martial ; ses mains sont presque toujours mutilées : il est trop pauvre pouracheter une arme bonne et solide. D’ailleurs, si la sienne était belle, il l’aurait bien-tôt mise hors de service ; en effet, dans sa fuite, il est souvent obligé de la cacher, etde l’abandonner pendant des jours entiers à l’humidité, dans un tronc d’arbre, dansun buisson, dans un terrier, sous une javelle. Il n’a donc qu’un fusil perdu derouille, qui, un peu plus tôt, un peu plus tard, finit par éclater et par lui enleverquelques doigts. Ce sont, dit-il, les accidents du métier ; et cela ne le corrige pas. J’enconnais un qui avait eu quatre doigts fracassés et le pouce à moitié emporté : sonfusil lui avait crevé entre les mains. 11 se procura une autre arme ; elle éclata encore,et la culasse lui entra dans les os du crâne. Pour l’extraire, ce qui était une opérationtrès-difficile, on fut obligé d’apporter le blessé de huit lieues a Paris , â l’hospice de laCharité. Au bout de quarante-quatre jours, le convalescent voulut retourner chezlui, malgré la volonté des médecins : ils pensaient que des soins lui étaient encorenécessaires. « N’êtes-vous pas bien ici? lui disaient-ils. — Si, vraiment, répondaitcelui-ci ; mais que voulez-vous? nous comptons a peine deux mois d’aujourd’hui ala fin d’août, et je n’ai pas Iropde temps pour me procurer un fusil avant l’ouver-ture de la chasse. »
Le braconnier vit au jour le jour; aussi détruit-il impitoyablement tout ce qu’ilrencontre. Il ne sait pas ce (pic c’est que de conserver : il tuera, s’il la
trouve, une couveuse sur son nid. Il ne tire que de près, â coup sûr, presque toujoursau posé. Il attend le gibier h l’affût ; il l’assomme sur place : un chien lui servirait