LE KELIGIEUX.
Kili
verges, et contraiiitde devenir le serviteur des serviteurs. Sun successeur, frère Oreise,est un jeune homme de trente-deux ans, bouillant, énergique, audacieux. Lui aussi il aeu ses heures de combats et de doute ; lui aussi il a failli mourir sous le poids de sespensées ! Depuis qu’il marche appuyé sur sa crosse de buis, loin de rien regretter, il esldevenu plus ambitieux que jamais ; mais ambitieux comme un religieux peut l’être !Infatigable au travail, il exige de chacun autant d’activité qu’il en possède; debout lepremier, il joint l’exemple au précepte, et, quittante coula, retroussant ses manches,il aborde orgueilleusement l’ouvrage le plus vil et le plus difficile. C’est ainsi qu'il par-vient à quintupler la valeur des terres qu’il achète, et qu’il se fait assez de revenuspour nourrir et vêtir, beaucoup mieux qu’il ne se nourrit et ne se vêtit lui-même,plus de huit cents pauvres par an. C’est par là qu’il compte faire de son abbaye uneferme-modèle, et qu’il espère mériter comme son collègue de Mortagne, dont il estdiscrètement jaloux, un brevet de membre correspondant de la Sociélé d’agriculturede Paris . — Mais c’est surtout par sa mort que le trappiste termine dignement uneexistence si laborieuse, si pleine d’austérité. Je vous ai dit comment il a vécu ; ilme reste à vous apprendre comment il sait mourir. C’est presque toujours au milieude la nuit que commence le cérémonial funèbre : la cloche longuement agitée ap-pelle les religieux à l’église. Les pères, les convcrs, tous, le capuchon sur les yeuxet une lampe à la main, s’y rendent à pas lents. Une seule lampe brûle sur l’autelet toutes celles des religieux, pâles et vacillantes, ne répandent qu’une douteuseclarté sur ce qui les entoure. Quatre convers apportent le religieux mourant et le dé-posent sur la dalle humide du sanctuaire, recouverte d’un peu de paille et de cen-dres. Ces ténèbres si bien remplies, cette agitation silencieuse, ces mouvements quel’on devine plutôt qu’on ne les voit, ont quelque chose d’effrayant et de redou-table. La voix du malade, toute faible qu’elle est, résonne dans le silence et dit laprière des agonisants ; tous les religieux joignent à demi-voix leurs prières à celledu trappiste. Aussitôt que la voix du mourant s’affaiblit, le révérend père lui donnele baiser d’adieu et lui parle de l’éternité ; cependant la cloche sonne plus lentementle glas funèbre... Les religieux s’agenouillent.... et le de profumlu, qui éclate sou-dain sous ces voûtes sombres et sonores, couvre le dernier soupir du trappiste, etmarque son passage de la vie à la mort ! — Quelquefois cette scène dure des heures en-tières et se prolonge jusqu’au milieu du jour. — Eh bien ! chose incroyable I malgrétout cela, dans les monastères comme ailleurs, plus qu’ailleurs, l’aristocratie a établides catégories. Jamais le frère convers ne se mêlera au religieux de chœur : à l’église,au réfectoire, au cimetière, partout leur place est distincte, et, à tous propos, les pèresimposent leur supériorité à ces pauvres roturiers, à ces chrétiens intérieurs, qui,pour être ignorants du latin, en sont réduits aux emplois subalternes : l’orgueil etl’ambition, ces deux passions du cloître, sont encore chez les religieux, et elles yseront éternellement. — Dans ces communautés, toutes et toujours fondées dansun but expiatoire, par la pénitence et la vertu, dont l’humilité est le principe, et quiont pour base une sincère et rigoureuse égalité, cette prépondérance de la science,cette domination de l’esprit est-elle vraiment évangélique? et ne scrait-ce pas là eneffet l’œuvre d’une grande et réelle verlu, la plus louchante pénitence el la plus belle