LE MATELOT.
213
par un coup de tête, dans les premiers équipages de ligne, était, après six mois decampagne, chef de la grand’hune d’une frégate. Les marins au cabotage ne peuvenlêtre semblables a ceux du long cours : ils ne se sont pas formés à la môme école, leuréducation maritime établit entre eux certaines différences. Leur intrépidité 'a tous estégale; mais leurs dangers n’ont pas été précisément les mômes, et enfin un navire ca-boteur ne se manœuvre pas comme un grand bâtiment marchand. Aussi ces hommes *( |ui, dans leurs bateaux, affrontent les plus mauvais temps et s’exposent sans cesse àêtre brisés contre les écueils, lorsqu’ils viennent à bord des vaisseaux de guerre, sontpresque aussi neufs que des conscrits. Ces mâts gigantesques, ces manœuvres énor-mes, cette disposition de choses ne rappellent point leur profession ; mais les matelotsau long cours se retrouvent dans leur élément ; l’appareil est plus gros et plus lourd<|u’a bord de leurs trois-mâls : voila tout.
Le matelot proprement dit est celui qui a commencé mousse et finira contre-maître. C’est lui qui ne trouve la terre bonne que pour y dépenser en quelquesjours la solde de deux ans, et retourne a bord de lui-même, dès _ a plus assezd’argent pour se livrer sans entraves a tous les excès imaginables ; c’est lui qui, plusl ard, quand le navire est au large, raconte à ses camarades ses bordées prolongéesde cabaret en cabaret, et termine le récit de ses plaisirs en s’écriant : « Quand je suisa terre, il me semble que je suis au ciel! » Cet homme n’a que peu ou point d’in-struction ; il sait a peine lire, mais ne s’étonne de rien; il est d’une crédulité par-faite, et la raison en est simple. 11 a vu de ses propres yeux tant de choses que lePeuple se refuse a admettre ; il a rencontré des climats sans hivers, des mois entierssans nuits, des végétations si dissemblables, des phénomènes si fréquents, des poPulations si étranges, qu’il arrive après quelques années de navigation à ne rienmetlre en doute. Alors il ajoute foi aveuglément aux contes les plus monstrueuxflue s'amuse a lui débiler quelque rebut de grande ville, écume du bord, miséra-ble qu’une demi-éducation met à môme d’inventer des fables absurdes. Ces men-songes, grossis par l’ignorance et répétés avec simplicité, s’implantent dans le gail-lard d'avant, y poussent de vigoureuses racines, et deviennent bientôt des traditions( !ont il n’est, plus possible au matelot de douter. Il est inaccessible a l’admiration de•oui ce qui n’est pas du métier; après une belle manœuvre, un navire lin, une voilebien taillée, un gréement habilement disposé, rien ne le surprend, c’est l’hommed’Ésope. A Versailles , un jour, quelques matelots congédiés, voyant jouer les grandesea ux, ne trouvèrent pas de meilleure réflexion a faire entre eux que celle-ci :
" Nous en avons vu jouer bien d’autres, de grandes eaux ! » Et lorsque la compagniemarins qui revenait du siège d’Anvers fut envoyée au Cirque-Olympique 'a sonPassage a Paris , le spectacle n’en fit sortir aucun de soii indifférence accoutumée, siCe n’est un ancien qui s’écria en sortant : « C’est liai ! voila des chevaux qui virent‘le bord et louvoient comme de vrais cotres de Cherbourg ! »
On a souvent représenté le matelot comme habituellement cynique dans ses conteset ses chansons : on n’a voulu voir qu’une des faces de la médaille, et l’on aurait dûdistinguer. Si la nuit est venue, si les danseurs sautent en rond sur le pont, il estV|, ai que les refrains les plus impurs seront les plus applaudis, la foule poussera des