LES lîALEIMKKS.
247
Depuis ce jour jusqu’au départ définitif, David lui rêveur cl iiupalienl. Bientôt on(il roule pour France : sa peau livide devint plus claire el rosée; il faisait sa barbechaque semaine; il usait, a se débarbouiller, sa ration d’eau de chaque malin; illaissait brider ses fayauls (haricols blancs) ; il avait cessé de fumer, de chiquer. Sesyeux verls et cachés sous des sourcils épais jetaient des étincelles qu’on n’avaitjamais remarquées dans son regard.
On doubla le cap llorn ; il redoulaille vent et les lames, il craignait les glaces ets’informait près du chirurgien des dislances qui le séparaient du Havre, autant defois qu’il le rencontrait au foyer de la cuisine, allumant son cigare ou sa pipe.
Arrivé sous la ligne, il se penchait sur les lisses, pour mesurer de l’œil la vilessedu navire; un jour de calme plat le rendait triste, malheureux, malade même, car ilne dormait plus ni ne mangeait.
A la hauteur des Açores , il était devenu joyeux comme si, malgré son ignoranceabsolue des distances qui lui restaient a franchir encore, il eût deviné les approchesde l’Europe . Autrefois courbé, maigre el pâle, on le voyait alors droit, forl, gras elde bonne mine.
Mais on était alors au mois de mars. Lèvent d’ouest vint à souffler; puis des ra-fales affreuses de nord-ouest annoncèrent un ouragan terrible. Huit jours se passè-rent sans avarie ; David tremblait de froid et de frayeur. On le réveillait brusquementau milieu de ses rêves d’amour et. d’espoir, pour lui recommander la soupe ou leslentilles. Il ne parlait plus : dans ces huit jours il avait perdu tout l’embonpointacquis dans les mois précédents.
On annonce un navire en vue, courant a contre-bord du nôtre. Il passe à notreproue, sous pavillon hollandais. Sa grande vergue est cassée. «Pauvre navire!..» s’é-crie-t-on. Le capitaine fait tracer sur un panneau le méridien qu’il croit avoir at-teint, pour indiquer la roule aux malheureux; deux hommes montent les endéchuresde misaine. Au ressac, le navire reçoit une affreuse secousse ; les hommes descen-dent sur le pont. La mâture était brisée : le beaupré, dans sa chute, avait entraîné letuât de misaine, celui-ci rompit le grand mât; l’artimon lui-même était tombé.
La lame envahissait le pont ; la mâture couchée l’inclinait a tribord, et, poussée parla lame furieuse, elle frappait à grands coups, comme un bélier de guerre, la coquedu beau navire.
Les baleiniers, toujours braves, couraient aux haches, coupaient les étais, les ma-nœuvres, et pleuraient tout à la fois d’horreur, de fatigue, d’impuissance et dedésespoir.
Mais le temps redevint serein ; le vent s’apaisa comme au sauvetage de Noé.Après deux jours, le capitaine, alors architecte, avait reconstruit de pièces brisées unemâture suffisante, et l’Eurotas cmmmichait après dix jours de sinistre souvenir.
David adorait dès lors le capitaine : il partageait entre sa fruitière et son sauveurses bénédictions el ses vœux.
Mais que de malédictions inutiles, de désirs vains, d’espérances trompées! tousles nuages de l’horizon lui semblaient être terre; il aurait renoncé facilement à dixde ses années à venir, pour trouver, dans ces cas de profonde tristesse, une heure