Band 
Province. Tome premier.
Seite
325
JPEG-Download
 

L’AUBERGISTE.

525

du commis voyageur, verse un petit verre au garde-chasse, salue le gendarme quientre, stimule sa femme qui gouverne la cuisine, gourmande la fille qui batifoledans la cour, jette une bûche au feu, découpe un jambon, monte de la cave au gre-nier, crie, appelle, répond, gronde, et se trouve encore le premier à la porte del’auberge lorsque le bruit du fouet retentit sur la roule.

On ne saurait s’imaginer, a moins de l’avoir vu, quel homme c’est qu’un auber-giste dans les bourgs, les villages, les hameaux : c’est le premier de l’endroit, latête, le chef de la localité, la clef de voûte du pays ; s’il n’est pas maire, il passe avantle maire ; il éclipse l’adjoint, marche de pair avec le brigadier de la gendarmerie etrivalise d’importance avec le juge de paix du canton. Les petits enfants le connaissent,les jeunes filles le considèrent, voire même le courtisent s’il est encore célibataire;il est l’ami de tous les hommes, le camarade de tous les passants, la providence detous les voyageurs. Il donne a dîner a tout le pays, et il arrive souvent que tout lepays lui doit les dîners qu’il donne. Il a affaire a tout le monde : c’est le pivot autourduquel tourne tout le canton; c’est bien plus a l’auberge qu’a l’hôtel de ville quese traitent les affaires de la commune ; le greffier de la mairie enregistre les décisionsprises par le conseil municipal, réuni en séance autour de quelques pots de vin,chez l’aubergiste. L’aubergiste n’est rien, mais il délibère et vote ; mieux que per-sonne, il sait ce qui se passe au chef-lieu : monsieur le préfet a mangé de sa cui-sine; les conducteurs de diligences, les gendarmes en mission, les rouiiers de pas-sage lui racontent ce qui se fait hors des frontières du village. On le consulte commeun oracle sibyllin ; ce qu’il ne sait pas, il l’invente ; ce qu’il dit, on le croit ; ce qu’ilpropose, on l’exécute. L’aubergiste a salué les grands personnages et vu les princesqui voyagent incognito ; il n’est pas impossible même qu’il n’ait parlé a leur valet dechambre a propos de quelque fourniture. Le soir, il conte leur dialogue au villageassemblé dans l’auberge, et le lendemain, il se trouve que l’aubergiste est devenu unpersonnage politique, grâce aux révélalions que lui a faites le valet de chambre,transformé, pour le moins, en secrétaire intime. S’il se rencontre une fête a célé-brer, voilà l’aubergiste qui dispose son logis et plante un mai devant sa porte. Quel-qu’un se marie-t-il ? on dînera certainement dans le jardin de l’auberge, on danserasous la tonnelle de l’auberge, on se grisera avec le vin de l’auberge. L’aubergiste estle parrain-né des enfants du pays, le témoin de tous les époux, comme il a été leprétendant de toutes les filles. Demandez plutôt a la mariée qui rougit sous sonvoile blanc? Si les corporations veulent s’égayer et prendre du bon temps, la grandesalle de l’auberge apprête ses chaises et ses bancs, et la basse-cour se dépeuple enmême temps que la cave se vide. Quand vient le dimanche, les ménétriers avecleurs violons, leurs hautbois, leurs tambourins, grimpent sur l’échafaudage deplanches et de tonneaux qui leur sert d’orchestre, et appellent à grand bruit la po-pulation villageoise au bal champêtre de l’auberge. L’aubergiste a revêtu son plusbel habit, rasé sa barbe et débouché ses meilleures bouteilles d’abord, et ses plusmauvaises après. Il sait que la danse donnera du relief à la piquette la plus frelatée.On ne saurait rien faire sans avoir recoursàlui, et le plaisir fuirait la commune s’iln’existait pas.