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L’AUIIEKGIS TE.
il arrive souvent que l’aubergiste est ou maire ou commandant de la garde na-tionale, l’un ou l’autre, a son choix, peut-être tous les deux a la fois, s’il le veut. Lesous-préfet ferme assez volontiers les yeux sur ces menues illégalités qui le débar-rassent du soin de chercher un second fonctionnaire. Les aubergistes qui ne sontrien sont des Cincinnatus . Ils savent le prix des grandeurs et n’en veulent pas. L’é-charpe municipale et l’épaulette de capitaine ne tentent pas leur indépendance, etaux gloires du forum ils préfèrent la fumée de leur pipe.
Mais les vertus civiques ne sont point usuelles en France , et personne n’y affichetrès-haut le mépris du pouvoir. Aussi devons-nous dire que, le plus souvent, lesaubergistes briguent les éminentes fonctions qui doivent ajouter il leur influenceet donner à leur personne un caractère officiel.
Alors, quand leurs concitoyens leur ont offert l’écharpe qu’ils souhaitaient,rien n’échappe a leur domination : la puissance municipale achève soudain cequ’avait si bien commencé l’influence culinaire. L’aubergiste passe roi de la com-mune; il enlève les délibérations a la pointe de la fourchette, discute les affaires àtable, et, quand une partie du conseil municipal, émoustillée par les sarcasmes sub-versifs d’une minorité jalouse, s’avise de se révolter, le maire-aubergiste ne s’épuisepas en vains discours ; il met la broche au feu, perce la plus vénérable futaille, invitele conseil à souper, et grise l’opposition. Tout est voté entre la poire et le fromage,et le conseil rentre chez lui comme il peut. Parfois même il couche à l’auberge, afinde signer, au petit jour, en se frottant les yeux, le registre des délibérations, égarésur le comptoir, entre le livre des dépenses et le journal des fournitures.
Comment se pourrait-il faire que l’aubergiste ne devînt pas ce qu’il veut être?Tout le village passe devant sa porte le matin ; le berger qui vend le lait de son trou-peau, la fermière qui accourt comme Perretle avec son panier d’œufs frais sous lebras, le braconnier qui, pendant la nuit, a maraudé le gibier du parc voisin, le jar-dinier qui cueille tout exprès ses plus beaux fruits pour lui, le maraîcher avec sonâne chargé de légumes verts. Et puis, que deviendrait la population ouvrière descharrons, des taillandiers, des forgerons, s’il ne lui donnait la pratique des roulierset des voituriers qui fréquentent le pays? IN’est-ce pas chez lui qu’arrive le seuljournal qu’on lise dans l’endroit?
Mais qu’il monte au rang des autorités constituées ou qu’il préfère rester dans lafoule des administrés, l’aubergiste garde le plus souvent une parfaite neutralité entreles opinions belligérantes. Son état lui commande l’éclectisme en tout et pour tout ; onpeut discourir impunément chez lui ; carlistes et républicains sont également lesbienvenus, mais jamais il ne se mêlera à la discussion aussi chaude qu’elle puisseêtre. Il a horreur des professions de foi presque autant que de l’eau, ce fade élémentdont il daigne à peine se laver les mains. La politique est, pour lui, une affaire declientèle : il se rattache le plus qu’il peut à celle qui a la majorité, lorsque, parhasard, les circonstances l’obligent d’adopter une opinion. C’est, malheureusementpour lui, ce qui arrive bientôt lorsqu’une auberge rivale s’établit au même lieu.Quoi qu’il advienne, il faut prendre un parti, mais un parti violent : l’aubergistesera rouge ou blanc, mais jamais bleu, c’est le hasard qui décide de la couleur.