Band 
Province. Tome premier.
Seite
332
JPEG-Download
 

552 LE COMÉDIE K DE PROVINCE.

de l’odeur des <iuinqucls et des haillons du magasin de costumes : il doit iHrecomédien !

Fanl'an n’est plus un nom d’altiche assez sérieux, assez respectable ; il s’agit d’enchoisir un autre. Le jeune homme va fouiller dans le coffre de bois qui contienttoute la bibliothèque de l’administration ; il consulte la liste des personnages del’ancien répertoire. Enfin il trouve, dans je ne sais quel vieil opéra-comique, un nomqui lui plaît : Fan fan s’appellera Alcindor.

Alcindor joue les comiques; il a de l’aisance, de l’aplomb, l'habitude des plan-ches, un peu d’intelligence, assez peu d’instruction : c’est ce qu’on appelle un acteurintrépidement médiocre. Un petit parterre de province n’en exige pas davantage,surtout dans un comique. La charge fait toujours rire, et le manteau de Scapin estun excellent bouclier contre les exigences du bon goût.— Aussi les débuts d’Alcindorsont-ils fort heureux : tant qu’il reste dans les parages où ses respectables parentsont, pendant vingt ans, promené leur profession de bourgade en bourgade, il est leplus heureux et le plus couronné des comédiens I Mais il se fatigue bientôt de cesovations de village et des douceurs de la vie de famille ; il a senti pousser ses ailes,il veut les essayer. Un beau matin, a la fin de l’année dramatique, après avoir touchéson mois plus ou moins complet a la caisse directoriale, il prend son vol et s’élancevers Paris !

Arrivé à Paris , il s’empresse d’aller faire visite à tous les correspondants drama-tiques, ces entreposeurs de talents, ces marchands de voix et d’organes, qui, moyen-nant une remise de tant pour cent sur le total des appointements de l’année, s’en-gagent à fournir la France entière, du nord au midi et de l’est a l’ouest, de ténors ,de pères nobles, de prime-donne, de héros de tragédie et de grandes coquettes.Alcindor est introduit. On lui demande quel emploi il joue, de quelle ville ilvient, quelles sont ses prétentions; on prend son adresse, et on le renvoie chargéd’espérances et de paroles dorées.

Alcindor va passer la plus grande partie de sa journée au Palais-Royal ou au cafédes Comédiens, quartier général des artistes eu disponibilité. C’est là où les An ton yprennent de la limonade, les Agnès du punch, et les Marguerite de Bourgogne dupetit-lait. Alcindor, dont les finances sont en très-mauvais état, joue avec un barytonde quinzième ordre une bouteille de bière en plusieurs cents de dominos. Sur lesquatre heures il dîne rue de l’Arbre-Sec, dans quelque restaurant à 22 sous partête, et le soir il entre à l’Opéra-Comique ou à la Porte-Sainl-Marlin, avec un billetde faveur que lui a donné un ex-cabotin de province, jeté par sa bonne fortune surles planches d’un théâtre de Paris .

Malgré la modestie de ses dépenses quotidiennes, Alcindor voit bientôt la fin deson argent, — et on ne lui a pas encore proposé d’engagement! Cependant il auraitgrand besoin de ses avances, car toute sa garde-robe tient dans un mouchoir, et illui est par conséquent impossible d’avoir recours à la philanthropique charité dumont-de-piété .

Enfin le correspondant lui offre d’aller, moyennant 150 francs par mois, tenirles premiers comiques de comédie et de vaudeville dans la troupe ambulante qui