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Province. Tome premier.
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LE COMEDIEN DE PROVINCE.

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Alcindor passe sa jeunesse dans cette triste condition de comédien des petitesvilles. Que de désagréments et de déboires !

En premier lieu Alcindor est en jouissance d’une pauvreté constante et soutenue:ses appointements sont d’une effrayante maigreur, et ses voyages périodiques àParis , h la recherche d’un autre engagement, ont bientôt dévoré les économies que,par prudence, il s’est efforcé de faire.

Il est juste de compter parmi les misères de son état les débuts qui, a chaquerenouvellement de l’année théâtrale, le forcent a subir l’examen d’un parterre in-connu, et à voir son pain de douze mois dépendre de la digestion plus ou moinsbonne, du goût plus ou moins pur de trois ou quatre jugeurs brevetés de sous-préfecture.

Faut-il parler des mépris, des baines qui le poursuivent dans certaines localités !En France , les lumières n’ont point encore pénétré partout; on trouverait, en cher-chant bien, plus d’une terre écartée où les préjugés sont dans toute leur force etdans toute leur fleur. Quoique nous soyons en l’an de grâce I8AI, la carte de M. lebaron Dupin, sur laquelle quelques-uns de nos départements étaient marquésà l’encrenoire, n’a pas cessé d’être une vérité.

Rien de plus curieux que l’arrivée d’une troupe dramatique dans une petite villede basse Bretagne , par exemple : les fonctionnaires publics, les officiers de la gar-nison, quelques habitants de la classe aisée, peuvent se réjouir de ce que l’on ap-porte une diversion à la monotonie habituelle de leur existence; mais la masse de lapopulation, comment reçoit-elle les comédiens? Elle les regarde comme des parias,comme des maudits ; ce n’est que sur les réquisitions formelles de l’autorité qu’elleconsent â leur fournir, contre de beaux écus sonnants, le logement et la nourri-ture. On dirait que ta comédie est une peste qui a tout a coup étendu sa maligneinfluence sur le pays, et des atteintes de laquelle on ne saurait trop soigneusementse préserver.

Dans d’autres localités où le sentiment religieux a perdu de sa force, les comé-diens trouvent un autre ennemi. Comme leur existence est vagabonde et incertaine,les bourgeois paisibles et sédentaires ne font nulle difficulté d’assimiler leur moralité'a celle des Bohémiens et autres mauvais garnements qui infestent nos campagnes.Il n’y a pas longtemps encore, que, dans une mince ville du centre de la France ,j’entendais une maîtresse d’auberge crier a ses servantes : « Serrez l’argenterie...voilà les comédiens ! »

Alcindor a un grand fonds de gaieté, d’insouciance et de malice qui l’aide à sup-porter toutes ces contrariétés, tous ces dragons, comme disait madame de Sévigné :il rit toujours, chante toujours, même en retournant ses poches vides; c’est le phi-losophe pratique. Sa pauvreté lui plaît, et il plaît à sa pauvreté, car elle ne le quittepas. Ne craignez pas de le Irouver un seul jour dans l’abattement; il défie lemalheur, et trouve dans son bissac des ressources contre tous les mauvais loursde la fortune.

Combien de fois, une heure avant d’entrer en scène, ne lui est-il pas arrivé defouiller vainement dans sa triste garde-robe pour Irouver le costume de son rôle?