LE GARDE-COTE. 559
— C’est singulier, reprit a part lui le brigadier, il m’avait semblé entendrequelque chose comme un coup de feu...
— Pour ça, mon lieutenant, j’en suis ! s’écria l’incorrigible farceur. Nous pren-drons un fameux coup de feu en arrivant : il y a encore de la tourbe et du goémonau poste. »
Et le détachement se remit en marche aux rires bruyants que celte saillie avaitprovoqués.
Le lendemain matin, le lieutenant d’ordre, en faisant sa ronde, aperçut de loin unhomme étendu au bord delà falaise. Il approche: au bruit de ses pas précipités, unevoix se fait entendre ; il arrive enfin, et, jugez de sa surprise, deux hommes sont l'a,étendus a ses pieds, les habits en lambeaux, le visage ensanglanté, les mains dé-chirées et meurtries par les cailloux, et le corps a demi penché sur un abîme. Deces deux hommes, également épuisés par la fatigue et par la lutte, l’un est ungarde-côte, l’autre, vous l’avez deviné déjà, c’est un contrebandier.
Voici ce qui s’était passé : la veille, a la faveur du brouillard et de l’obscurité dela nuit qui commençait à se faire, une barque approcha mystérieusement du ri-vage; quatre hommes en descendirent, tous quatre revêtus du costume des marinsde nos équipages de ligne, le saé au dos et le rouleau de fer-blanc au côté; l’uni-forme était au complet, rien n’y manquait. Mais l’œil exercé du garde-côte avaitdécouvert dans cette symétrie même, dans cette tenue irréprochable, un indice defraude. Aussi, posté sur le seul point de la route par lequel il leur fût permis depasser, il les attendit de pied ferme. En l’apercevant, les quatre matelots du roibrandirent leurs gourdins noueux, et tentèrent de se frayer un passage. Seul, contrequatre, le malheureux devait infailliblement succomber dans la lutte, lorsque, sai-sissant son fusil, il mit ses assaillants en joue et fit feu sans les atteindre. Au bruitde l’explosion, ils s’enfuient précipitamment, le garde-côte s’élance a leur pour-suite. Leste, vigoureux, intrépide, il a bientôt rejoint le moins ingambe des quatrefraudeurs ; celui-ci fait un coude au moment où il va être saisi, notre homme enprofite pour le forcer à revenir sur ses pas, il le presse, il le tient sous sa main,mais c’est a peine si l’on peut distinguer à quelques pas devant soi, tant la nuitdevient obscure. Tout a coup, le contrebandier pousse un cri déchirant; l’abîmeétait la, devant lui : un pas encore, il se précipitait du haut de la falaise, il allait sebriser sur les rochers. Il s’arrête, se retourne; au même instant, le garde-côte lesaisit dans ses bras, et tous deux roulent sur le sol. Alors commença une de cesluttes que l’on ne peut décrire, un combat corps à corps, un duel de bêtes féroces,a coups de griffes et de dents, duel terrible, qui n’eut pour témoins que le ciel et lamer. Tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, de force 'a peu près égale, ces deux hommesse ruèrent ainsi l’un sur l’autre pendant près de douze heures, laissant à tous les.angles des rochers des lambeaux de leur chair, se frappant dans l’ombre au bruitlugubre du Vent et des flots, a deux pas de l’abîme, h deux doigts de la mort, à deuxsecondes de l’éternité, dans laquelle chacun de leurs efforts désespérés pouvait lesprécipiter à la fois.
Enfin, appelant a son aide toutes ses forces, toute son énergie, le garde-côte par-