LE BOHÉMIEN.
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Trop lier pour s’occuper des travaux de campement, le chef se couche sous unarbre, en quelque endroit Irais et ombreux. C’esI, le [dus souvent, un hommegrand, leste, vigoureux, jeune encore. Il a lait tout ce qu’il a pu pour rendre soncostume splendide; c’est un bizarre assemblage de baillons de couleurs chatoyantesoù le rouge domine ; des boutons de cuivre, d’argent, de filigrane, ont été attachésa son habit écarlate, que rehaussent encore de vieilles broderies d’or, galons volés àquelque mercier du bourg voisin. Le chef a confié son cheval aux mains d’un en-fant ; il tire de sa poche une pipe de bois noircie par la fumée, casse un morceaudu tuyau imbibé d’un suc âcre et mordicant, le roule entre ses dents, le presse deses lèvres, et s’endort en mâchant ce bois empesté.
Cependant toute la troupe s’est mise à l’œuvre pour transformer le champ déserten un village, sorte de camp volant qui s’élève en une heure et tombe en cinq mi-nutes, décoration d’opéra qui dure un jour ou six semaines, suivant le caprice descirconstances, et que la plus mince autorité de la hiérarchie constitutionnelle l'aildisparaître en un instant, comme une feuille morte, sous le souffle de sa colère.
Bientôt le, terrain est balayé ; les ronces sont arrachées, les cailloux écartés ; quel-ques pieux, plantés en terre, supportent une toile crevassée; de méchants usten-siles, deux ou trois marmites et quelques pots de terre sont étalés à l’entour; lesenfants recueillent des tas de feuilles vertes qu’ils répandent dans l’intérieur de lalente; on débride et desselle les animaux, qui vont ça et là, cherchant une maigrepâture entre les genêts. Un feu de branches mortes s’allume, cl bientôt un morceau deviande embroché d’un bâton tourne au-dessus du brasier eu compagnie d’un chau-dron suspendu à deux piquets ; et une heure après qu’ils se sont arrêtés, les Bohé-miens ont déjà élevé leurs habitations, préparé les logements et cuit le dîner.
Tant que dure l’été, les Bohémiens errent par les champs et dorment sous leurslentes, souvent même sans autre abri que le feuillage des arbres, comme ils n’ontpour lit que la mousse; mais quand vient l’hiver, lorsque les neiges commencent àblanchir les collines, si le pays leur convient, si les gendarmes ne les inquiètent pas.si les habitants, bons et hospitaliers, leur permettent le séjour de la commune, ilspréparent enlin des demeures plus solides, et demandent à leur travail un refugecontre les rigueurs de la saison. La hutte remplacera la tente. Le Bohémien choisitordinairement un monticule au milieu d une vallée, un tertre dans la plaine. Ilcreuse d’abord un trou, profond de dix à douze pieds, sur une largeur à peu prèségale; ce trou est ouvert sur la campagne, le lertre coupé sert de muraille aux troisautres côtés; une perche, enfoncée dans la muraille par un bout, et appuyée sur unpieu à l’autre extrémité, sert d’arête à plusieurs branches transversales qui s’incli-nent vers le sol; c’est la carcasse du toit : le tout est recouvert de chaume et degazon. Au-devant de cette demeure souterraine s’élève un hangar chétif bâti avecde la boue et du fumier : c’est l’écurie, l’élahlc, le bûcher, le magasin de la famille.La fumée du feu qui brûle continuellement dans la hutte s’échappe par une ouver-lure pratiquée dans le toit; et quand la campagne est chargée de neiges éblouis-santes, celle fumée est le seul indice qui révèle au voyageur la demeure duBohémien.