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Province. Tome premier.
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d’Iiabiles sorcières; les habitants superstitieux du Roussillon et du Languedoc ra-content mainte histoire, où leur science en nécromancie est merveilleusement dé-montrée. Quand un paysan, le soir, rencontre une vieille Bohémienne errant dansla plaine, il se signe et hâte le pas. Les jeunes filles dont les fiancés combattent enAfrique , les femmes dont les maris voguent sur le grand Océan, embarqués à bordd'un léger brick, l’amant qui redoute une trahison, la mère qui attend son fils,tous la consultent secrètement, tous lui tendent leurs mains ouvertes, écoutant aveceffroi l’arrêt du destin qu’elle a lu dans les lignes que Dieu lui-même a tracées, ettous se retirent le cœur ivre de joie, ou éperdu de terreur. Les amulettes de la Bo-hémienne pendent au cou de bien des gens. Comme les sorcières antiques, elle nehante jamais les villes, se promène dans les champs, cueille, au clair de lune, lesherbes magiques dont elle exprime le suc, et passe dans les clairières en chantant, leschansons que les lutins comprennent. C’est au pied des haies, assise sur le tronc ar-genté d’un bouleau, en un lieu solitaire où croît la verveine, près du ruisseau quevoile le nénuphar, que la Bohémienne rend ses oracles, ses cheveux gris agités parle vent, et sortant ses bras maigres de dessous le manteau rouge qu’elle roule autourde son corps.

N’est-ce pas déjà une tradition populaire en Corse que la rencontre d’une Bohé-mienne et de Napoléon? On raconte qu’un soir, a l’heure où l’ombre des sapinss’allonge sur la montagne, l’enfant qui sentait déjà peut-être dans son cœur lesllammes de ce génie dont les grandes clartés devaient illuminer le monde, se trouvatout à coup, tandis qu’il rêvait, face à face avec une Bohémienne. L’enfant la re-garda avec cet œil limpide et clair où l’intelligence rayonnait, et la Bohémiennelui prit la main. On ne sait pas ce qu’elle lui dit ; mais, lorsqu’il revint embrasser samère, l’enfant tressaillait comme le cheval qui entend sonner la trompette, sonrégard était plein d’éclairs, et il semblait qu’une espérance inconnue gonflait sapoitrine d’impatience et d’orgueil.

Ce sont encore les Bohémiennes qui jettent un sort sur les blés verts, sur les prai-ries en fleurs; elles prononcent des mots qui appellent l’orage sur la moisson, fontaccourir les chenilles avides sur les bourgeons, et précipitent les nuages flottantsde sauterelles sur les vignes. Il y a beaucoup de crainte dans la haine qu’elles in-spirent aux gens de la campagne ; il n’est pas de sortilèges dont elles ne soient accu-sées : ce sont elles qui font mourir les veaux, les poulains, les brebis. Que la jeunemère se garde de lever la tête si elle rencontre une Bohémienne assise à l’angle dusentier: la Bohémienne a le mauvais œil.

Rien ne saurait déraciner ce préjugé généralement répandu dans les départementsméridionaux. Et cependant, si les fermiers voulaient étudier les habitudes des Bohé-miennes, ils sauraient bien vite à quoi se réduisent leurs pratiques magiques!

Le soir, à l’heure où les troupeaux rentrent, en beuglant, des pâturages, voilàqu’un veau s’éloigne brusquement de sa mère, après s’être accroupi avidement; ilrevient encore, approche ses naseaux et s’écarte sans avoir effleuré les pis gonflés delait. Le fermier n’hésite plus, car il comprend qu’un sort a été jeté; il fait appelerune Bohémienne et la conduit dans l’étable ; la Bohémienne examine gravement la