LE RÉDACTEUR EN CHEF D’UN JOURNAL DE PROVINCE. 57'J
Paris ( toujours Paris ) offre en cela,comme en toute autre chose, ses inépuisableslessources.
Ce vaste bazar, Capharnaüm de blasphémateurs et de croyants, d’utopistes qui n’ontpas plus de crédit chez leur boulanger que de protection pour entrer a l’hôpital,mais qui rêvent des mondes a vous en revendre, possède une vaste collection d’in-dividus prêts a tous les martyres; anciens soldats de l’armée politique, licenciésa la suite des convulsions, disponibles pour des essais de tous genres ; oiseauxque la volière effarouche, et qu’on ne rencontre jamais deux jours de suite perchéssur la même branche, persuadés que Dieu préside aux événements qui les fontvoyager d’espérance en espérance, et passer de climats en climats au plus légersouffle du vent. Folle ou sublime, leur idée les possède, car ils ont une idée. Celteidée les conduit, et rien ne les en détourne; on dirait des flèches lancées dans levent. Si la voie se fait libre devant leur fougue, tant mieux ; et si quelque obstaclela ferme, tant mieux encore. Trailez-les de fanatiques, ils feront à votre injurel’hospitalité d’un bon sourire. Médire du fanatisme, s’il faut les en croire, c’esttout simplement injurier la vie. Ils feraient d’excellents tuteurs, si l’on avait legénie de les mettre en tutelle. Ils passent devant vous avec la lumière, mais ilsse cassent presque toujours le cou. Quelques-uns ont eu leur noble jour d’éclatdans le monde ; puis, ils s’y sont volontairement soustraits. Lorsque ces fous in-corrigibles ont été bafoués pendant vingt ans, la misère les lue. Peu leur importede mourir dans un fumier ; c’est le destin obligé de tout ce qui porte un germe.
Dans celle catégorie, on prend au hasard des rédacteurs en chef pour les journauxde province.
On en trouve un; on lui soumet une série de propositions en l’air; on lui demandela charité d’une rédaction a vil prix. L’avenir aura pour lui des roses ; elles fleurirontquand le journal sera riche. Il n’y regarde pas de si près, et jette son bonnet par-dessus les moulins. Huit jours après, notre fou quitte son grabat de rêveur, les amisqui communiaient avec lui dans l’eucharistie de la souffrance, sa famille qui spéculesur un horizon de bien-être, et se campe sur l’impériale d’une messagerie, en re-grettant de ne pas avoir des ailes pour aller plus vite. Bref, il arrive sur le champde bataille; et, dès le lendemain du débarquement, son martyre commence.
Dès qu’il n’a fias son originalité propre, un journal de province n’est qu’un détes-table et fatal double emploi.
Voilà, s’il n’est un homme dénué de sens, ce que ne saurait manquer de for-muler dès le premier jour un rédacteur en chef qui vient de Paris . Notre Parisiense propose donc, tout naturellement, une spécialité distincte, une manière d’êtreà part, quelque chose qui rentre par le bon coin dans le sens des prétentions ex-primées après 1850, de faire cesser, en matière d’intelligence, le despotisme de lacentralisation parisienne.
On lui signifie très-souverainement qu’il est dans l’erreur à cet égard; on le ré-duit au vol du chapon.
Qui donc, s’il vous plaît, peut lui jeter ce premier bâton à travers les jambes ?
— Le comité des fondateurs !...