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plein de grands paniers ronds soigneusement recouverts d’un morceau de toile;derrière lui roule une charrette qui appartient au même maître. Ce maître, c’estJean Flottard. Comme la venledoitêtre forte, il a voulu aller donner un coup de maina sa femme. Enveloppé d’un large manteau de laine rayée, le bonnet de cotonblanc sur les yeux, il dort dans sa charrette. On arrive a la barrière. Malgré sonrespect pour l’autorité, malgré son attachement bien connu pour le gouverne-ment établi, Jean Flottard ne peut s’empêcher de laisser échapper un juron éner-gique lorsque l’employé de l’octroi transperce de part en part ses paniers avec salongue baguette de fer. En 1850, Jean Flottard fut l’un de ceux (pii prirent part a ladestruction des bureaux de l’octroi, et le lendemain il s’armait de son fusil pourdescendre dans Paris et aller renverser les barricades républicaines. Amoureux dela liberté extrême quand elle favorise directement ses intérêts matériels, mais sonennemi acharné quand elle se produit sous la forme d’idée, et que par conséquentil ne la comprend plus : tel est Jean Flottard étudié au point de vue politique.
Nous voila a la Halle. Le jour n’a point encore paru. Jean Flottard s’occupe pen-dant une heure à parer sa marchandise. 11 visite ses paniers et met la bonne prunesur la mauvaise ; il arrange ses fraises de façon a ce que les plus grosses frappent d’a-bord les regards de l’acheteur ; il trousse ses pieds de romaine et leur donne unephysionomie pimpante.
Le moment de la vente arrive. Jean Flottard livre d’abord le plus beau de sacargaison aux gros marchands de la Halle, ses pratiques; puis il a affaire aux re-grattiers, revendeurs, fruitiers, enfin a tous les bohémiens et cosaques du marché.Entre eux et lui s’engage alors une lutte de (inesse et de ruse, et il est rare qu’iln’en sorte pas vainqueur : car si scs adversaires ont autant d’habileté, il a de plusqu’eux un faux air de bonhomie qui les déroute et les met souvent en défaut. AParis , les maquignons en marchandises ont grande confiance dans le verre de vinsur le comptoir; ils espèrent ainsi étourdir leur antagoniste et avoir meilleur marchéde lui. Mais c’est la un mauvais piège, et dans lequel on se prend souvent soi-même.Entre loyaux combattants, il est honteux d’avoir recours a de pareils moyens qui sonten dehors de tonte condition de force et d’adresse. Ce n'est pas la combattre il armescourtoises. 1) ailleurs, Jean Flottard n’accepte jamais les propositions de ce genre;il connaît sa tête et il est trop adroit pour boire quand il est en affaires. Il a toujoursil sa disposition un mal de gorge ou une fluxion de poitrine qui lui servent de pré-texte pour refuser. Ce n’est pas que Jean Flottard déteste les régalades. Sa femmepourrait vous dire combien de fois, en sortant du bouchon du village, il a eu besoindu secours d’une main amie pour retrouver et la porte de sa maison et le lit conju-gal. Mais il sait choisir ses moments.
Quand, après celte double vente, Jean Flottard a encore de la marchandise danssa voiture, il n’hésite pas, il prend un panier et une hotte, les charge de fruits, et semet a parcourir les rues de la grande ville, appelant les petites bourgeoises et lescuisinières. Ici sa lâche est plus facile. Les petites bourgeoises et les cuisinières,même du cordon bleu, sont trop inexpérimentées pour venir il bout d’un maîtrerenard tel que lui. Il leur surfait toujours du double, et en ne baissant le prix