LE PAYSAN l)KS ENVIRONS DK PARIS.
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que d’un quart, il flatte encore leur amour-propre et leur persuade qu’elles sa-vent très-bien acheter. Quand elles marchandent beaucoup, il leur dit qu’elles sontdes méchantes et qu’il faut avoir pitié d’un malheureux tel que lui. Son ton est sidolent que souvent il les attendrit. Enfin il s’en tire toujours a son honneur.
Les deux voitures sont vides, mais le grand sac de Jean Flottard ne l’est pas; ilfait avec sa femme un frugal déjeuner chez le marchand de vin du coin, chicane surle paiement, crie bien haut que c’est une horreur d’écorcher de pauvres paysansqui travaillent toute la journée pour gagner leur vie, menace d’aller se plaindre aucommissaire de police, fait rabattre 6 sous sur 20, puis regagne Fontenay-sur-Bois,tout en comptant ses écus.
Jean Flottard n’est pas dévot. 11 regarde le curé de son village comme un fonction-naire public et le respecte a l’égal du garde champêtre. S’il s’est marié a l’église, s’ily fait baptiser ses enfants, c’est que la coutume le veut. Je ne prétends pas dire queJean Flottard soit irréligieux : non... mais, suivant son expression, il n’a pas le tempsde s’occuper de ça. Quand vous le poussez bien pour savoir quels sont au fond sessentiments a cet égard, il vous répond qu’il croit en Dieu, et qu’à son avis, Dieu ,c’est le soleil, qui fait pousser les arbres et mûrir les moissons. Ce mot est pour moihistorique, car je l’ai recueilli de la bouche même de Jean Flottard, et il m'a frappé.Jean Flottard n’a pas, comme certains esprits des classes ouvrière et bourgeoise denos grandes cités, de haine aveugle pour le catholicisme; il n’a jamais lu Voltaire ,ni l’Encyclopédie ; mais aussi, il n’a jamais compris son catéchisme, et n’a jamais étéau sermon. Il est indifférent en matière de religion, non par passion, mais par habi-tude. Nous apprenons tous les matins par les journaux que des missionnaires vontdans de lointaines contrées conquérir des âmes à l’Église, et travailler la vigne duSeigneur. Pourquoi aller si loin? Ne serait-ce pas bonne œuvre aussi que de ré-pandre la semence religieuse dans celle bonne banlieue de Paris où, depuis long-temps, elle n’est pas tombée. La moisson serait belle, car le terrain est fertile, toutpréparé ; s’il ne’ produit rien aujourd’hui, c’est qu’il n’est pas cultivé — de plus, onaurait l’agrément de ne pas courir le risque d’être étranglé par l’ordre de l’empereurChiang-Sié > ou d’être mangé tout cru par des sauvages peu sensibles aux bienfaits del'orthodoxie. Je sais qu’il est beau d’aller chercher le martyre en Asie ou en Amé-rique, et de ramener au collège de la propagande de Rome des Chinois, des Ja-ponais, des naturels de la Terre de Feu tatoués de la tète aux pieds, et ornés d’uneceinture de plumes d’autruche. Mais parce que des âmes sont prochaines, il n’est pasmoins beau de les sauver, et une bonne œuvre, bien que modeste, est méritoire auxyeux de Dieu. A mon avis, pour le plus ardent des missionnaires, la cure de No-gent-sur-Marne vaut celle de Pékin .
Jean Flottard, qui, soit de gré, soit de force, a plus ou moins servi sous l’empire,porte le grand homme dans son cœur. Avant 1815, il n’avait pas plus d’admirationqu’un autre pour la conscription, les gros impôts et les garnisaires. Mais la restau-ration lui donna le goût de l’empire; il ne connaissait ni les Bourbons, ni ledrapeau blanc. Il ne vit que des étrangers, Russes, Anglais , Hanovriens, qui luiramenaient un roi étranger. Il faut rendre cette justice à Jean Flottard qu’il a tou-