Band 
Province. Tome second.
Seite
70
JPEG-Download
 

70

LE PROVENÇAL.

La taffetatière et la taveleuse forment la classe des grisetles avignonnaises : l’une,comme son nom l’indique, fabrique le taffetas, un des principaux produits de l’in-dustrie locale; l’autre dévide l’écheveau autour des moulins à soie. Ce sont desjeunes filles a l’œil noir, au corsage délié, au pied fin, comme Paris n’en produitguère. La grisetle d’Avignon ne pâlit que devant la griseltede Marseille , laquelle n’ade rivales qu’a Madrid . Quand la fabrique va, taffetatières et taveleuses sont assiduesà l’ouvrage, et constantes avec leurs amants; mais, dès que la crise commercialearrive, cette fatale crise si terrible et si fréquente, elles quittent le métier ou lemoulin, et deviennent plus tolérantes ; le chiffre de leurs bons amis atteint souventune limite exagérée. L’industrie est morte, il leur reste l’amour, cette autre industrieimmortelle.

L’ouvrier avignonnais ressemble à lous les autres ouvriers, avec cette seule diffé-rence qu’il est pénitent bleu. Le bourgeois affectionne plus spécialement la ca-goule blanche ; il ressemble également^ tous les autres bourgeois, quelquefois seu-lement il croit au retour prochain de Henri V, et porte, en guise de chaîne de sûreté,un cordon vert et blanc. Les négociants ressemblent encore plus à lous les autresnégociants. Quant à la jeunesse, elle a ses types qui lui sont communs avec toute laprovince : le lion, le tyran de café, l’amant de la première chanteuse, l’agitateurdémocrate, le journaliste local, et le poète chrétien. Avignon possède aussi desinvalides, mais ils ont beau monter la garde avec une pique, ils ont beau être man-chots, culs-de-jatte, et tirer des coups de canon les jours d’anniversaire, ils n’ont pasl’air de véritables invalides : cela tient sans doute à ce que l’hôtel qu’ils habitent n'apas été bâti par Louis XIV. Avignon possède une classe d’individus que l’on s'est plua calomnier jusqu’ici et à laquelle il est temps qu’on rende justice ; nous voulonsparler des portefaix du Rhône . On les a dépeints comme des sauvages se jetant surles voyageurs 'a la sortie des paquebots, tandis qu’en réalité ce sont d’honnêtes lazza-roni qui attendent votre arrivée, tranquillement couchés au soleil, qui ne deman-deraient pas mieux que de se contenter de quelques baïoques, et de vous appelerexcellence en portant votre bagage, si vous ne cherchiez pas à vous moquer d’euxparce que le mistral souffle, et qu’ils disent : Tron de Diou! Un type charmant,aussi, c’est l’imprimeur qui n’a jamais eu qu’une seule fonte dans ses casses, et quipasse sa vie à composer avec des têtes de clous des livres de messe, et les œuvre»complètes de son compatriote le marquis de Sade . Le château de l’auteur de Justineest situé a un quart de lieue de la fontaine de Vaucluse. Pétrarque et le marquisde Sade , quel rapprochement ! Laure, Crillon et le marquis de Sade, voilà les troisplus grandes illustrations d’Avignon , et chacune d’elles résume un côté du caractèrede ses habitants; l’une en représente le mysticisme; l’autre, la bravoure; le der-nier, la corruption galante. La science est aujourd’hui représentée à Avignon parM. Requien ; lejournalisine, parM.de Pontmartin. M. Adolphe Dumas , auteur déjàcélèbre du Camp des croisés, est né à quelques lieues de celle ville.

Alalgré sa population de jolies femmes, malgré ses fabriques, malgré le passagefréquent de toutes les diligences du midi, Avignon est une ville triste. On sent qu’ellea été surle point de ravir à Rome sa suprématie religieuse, et qu elle éprouve encore

i