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Province. Tome second.
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84 LE PROVENÇAL.

nés. Cette dénomination, empruntée a l’hippiatrique, sert a désigner ceux qui pren-nent ies habitudes nécessaires pour bien courir dans la lice commerciale. Dès huitheures du matin, l’apprenti négociant est descendu comme une avalanche du quar-tier de la Madeleine, où habitent tous les littérateurs et tous les entraînés de Mar-seille ; il a pris sa demi-tasse au café Casati, lu la chronique locale dans le Séma-phore, et il va dans quelque comptoir raconter au patron comment un Génois adonné un coup de couteau a sa femme, et comment la nuit dernière une tentativede vol a eu lieu rue Nationale. L’entraîné est l’idéal du courtier marron; c’est luiqui résume tous les déboires attachés a cette profession. Après avoir porté pendantdix ans des souliers blancs et la plus incommode redingote qui soit au monde, aprèsavoir subi mille avanies, après avoir été éconduit comme un valet, après avoir ca-ressé les faiblesses de tous les détenteurs de sucre, de café ou de cannelle de laplace, I homme entraîné passera à l’état d'homme arrivé, il aura un poste a feu auvillage de Saint-Barnabé et des lunettes d’or; deux choses qui à Marseille équivalenta un cabriolet a Paris .

Suivons l’entraîné qui commence, dans sa course aventureuse a la bourse du ma-tin; le premier qu’il aborde est un grand monsieur en habit noir et en cravate blanche,a l’air dogmatique et froid. Cet individu, qu’on prendrait pour un professeur en.théo-logie, est un négociant de Genève qui fait fortune hors de sa patrie, comme tous les Ge-nevois . C’est a peine s’il daigne tourner les yeux vers le malheureux débutant, mais acoup sûr il ne lui répond pas. L’entraîné se dirige alors d’un autre côté, il tape sur leventre d’un gros homme à la face réjouie, il lui demande combien il a tué de grivesle matin ; la conversation s’engage sur un pied de parfaite égalité; le vrai Marseil-lais n’est pas fier; mais, dès que le malheureux entraîné veut parler d’affaires,son interlocuteur lui tourne le dos; une seule personne l’accueille avec bienveil-lance, c’est un vieillard qui porte une queue et une Faquine 1 jaune; mais, hélas !cette bienveillance est une triste consolation, car ce vieillard est un monomane; sesenfants gèrent sa maison, et ils le laissent aller a la bourse pour ne pas le contra-rier. Ce Nestor commercial croit encore aux Echelles du Levant, et personne n’a pului persuader qu’on pouvait faire du sucre avec la betterave. Repoussé par Genève et par Marseille, l’entraîné se jette alors en désespéré sur la Turquie . 11 y a dans lecommerce plusieurs fils de Mahomet qui ont conservé le costume de leurs pères.Ces honnêtes osmanlis vont à la bourse en larges pantalons et en turban, quelques-uns, plus avancés que les autres, ont remplacé le turban par un chapeau, mais ilsont conservé le dolman ; ils ressemblent a des Cbicards. L’entraîné les aborde, illeur fait le salera, il se prosterne, appuie leurs babouches sur son front, les compareà des fleurs et au soleil en langue franque : tout cela est inutile ; le Turc répondAllah ! et s’éloigne. L’entraîné, désespéré, met les mains dans les poches de sa re-dingote et va faire une partie de dominos au café de la Cachoffle; en français , caféde l’Artichaut. C’est la que se réunissent tous les entraînés de Marseille .

r Nom que l'on donne en Provence à toutes les redingotes «|iii descendent jusqu'au talon.