88 LE PROVENÇAL.
marins retirés parlent de la frégate qu’ils commandaient dans l’Inde sous le bailli deSuffren, sans que cela étonne personne; plus loin on trouve la Ciotat où vivent quel-ques corsaires goutteux, dans la haine des Anglais et dans la foi en l’efûcacité du blo-cus continental. Voici maintenant Toulon, où tout le monde est soldat ; Hyères , calmeoasis, retraite parfumée qui semble n’avoir été créée que pour servir de lieu de nais-sance a l’onctueux Massillon; Draguignan , d’où sortent tous les assassins proven-çaux, quand ils ne prennent pas la peine de naître a Aubagne , mal protégée par lamoralité de l’auteur du Voyage cl'Attachants, que la chaste Lucine y fit mettre aumonde le huitième jour des ides de mars, le deuxième mois de la 520 e olympiade.Voici encore Grasse, où il n’y a que des parfumeurs ; Fréjus , la ville des anchois ;Cannes, où débarqua l’empereur; Antibes , où les rossignols chantent, comme aVérone, sous des grenadiers fleuris. Arrêtons-nous ici où la Provence nous manque :le Varcouleà nos pieds; il faut montrer son passeport au carabinier sarde, ltaliani!Ilaliam !
Jusqu’ici nous avons vu des Avignonais , des Aptésiens, des Aixois, des Marseil-lais, des Toulonnais, maintenant il s’agit de savoir ce que c’est que le Provençal, eta quels traits on peut le reconnaître. A son accent d’abord, et c’est la le plus sûrmoyen, car soyez certain qu’il va prendre toutes les formes, tous les caractères, tousles costumes pour échapper. 11 est capable de tout, même de vous soutenir qu’il estFrançais; ne le croyez pas, car il est en même temps Italien ; si vous en doutez, ilva vous donner un coup de couteau ou danser une tarentelle au son du tambourin-Choisissèz. Maintenant, il s’incline devant un moine, et il marche nu-pieds à lasuite d’une procession. Le voilà devenu Espagnol . Hier, cependant, il saluait de sesacclamations la seconde jeunesse du drapeau tricolore, que la révolution de juilletfaisait flotter de nouveau sur le clocher de toutes les églises. Français, Italien, Espa-gnol, le Provençal est tout cela en effet, il participe de ces trois peuples dont il asubi le contact et la domination. L’Italien et l’Espagnol s’en vont tous les jours, leFrançais reste. Dans le mouvement actuel des esprits, le Provençal est néanmoinsappelé a exercer une grande influence; il ajoutera au faisceau de l’unité nationalecette sûreté de coup d’œil, cette activité d’intelligence, cette promptitude de décisiondans les grandes circonstances qui sont naturelles aux enfants du Midi. L’importancedu Provençal a été grande à toutes les époques de l’histoire, maintenant il peut ab-diquer son individualité. Son existence personnelle ne tient plus qu’a un rail. Lors-qu’une locomotive pourra transporter Paris en quelques heures dans toutes lesextrémités de la France, les Provençaux ne tarderont pas à devenir Parisiens . Toutesces physionomies dont nous avons essayé de résumer les principales surfaces n’exis-teront plus ; le niveau du siècle aura passé sur cette noble terre ; alors nous autres,exilés, nous regretterons moins les frontières de la patrie et ses douces campagnes.En attendant, prions Dieu qu’il conserve longtemps encore au ciel de la Provence sasplendeur, à ses femmes leur beauté, à scs fleurs leur parfum. Demandons-luiqu’il ne déshérite pas à tout jamais ses enfants de l’antique poésie natale.