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HISTOIRE DE DIX ANS.
Le port de Cherbourg est séparé de la ville par unevaste grille circulaire. La porte en fut confiée à quelquesgrenadiers, et le dernier peloton des gardes ne P eût pasplutôt franchie, qu'elle se referma brusquement sur lafoule. Ce fut alors un étrange et douloureux spectacle.Derrière les gardes, rangés en bataille sur la jetée, desmilliers de tètes se collaient à la grille, animés par la cu-riosité, la compassion ou la colère. Devant, c’était la mer,la mer avec l’idée toujours présente des abîmes et le sou-venir des naufrages !
Les voitures étant arrivées à un petit pont recouvertd'une étoffe bleue, toute la famille royale mit pied à terre.M. de Larochejacquelein soutenait la Dauphine éperdue.Appuyée sur le bras de M. de Charrette, la duchesse deBerri montrait plus d'indignation que d’abattement, etson attitude trahissait l’ardeur de son sang napolitain.Charles X était toujours calme : il veillait sur son cœur.
M. de Damas, qui craignait pour le duc de Bordeaux,le prit dans ses bras et le porta sur le navire en l’entou-rant avec une inquiétude visible. Mais l’enfant ne voulaitpoint partir, et on eut quelque peine à vaincre sa répu-gnance. Comme toutes ces infortunes se ressemblent! En1814, à Rambouillet , et après que Joseph l’eût résolue,cette fuite qui livrait l'Empire, on raconte que le petit roide Rome , à l’heure du départ, se mit soudainement àpleurer. Pour l’apaiser, sa gouvernante l’accablait de ca-resses et lui promettait des jouets nouveaux ; mais il conti-nuait de pleurer et se roulait par terre en poussant des crisaigus. Pauvre enfant! cette fuite lui valait la perte d'unecouronne d'abord, puis, après quelques années d’une ado-lescence flétrie, une mort mystérieuse au-delà du Rhin .