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CHAPITRE V. — ART. XXXVII.
déjà parlé, peut encore servir d’exemplepour mieux faire juger cette assertion. Na poléon , plus habile en stratégie que sonlieutenant, voulait le faire passer en niasseà Schaffhouse pour prendre à revers toutel’armée de Kray, la prévenir à Ulm , la cou-per de l’Autriche , et la refouler sur leMein. Moreau, qui avait déjà une tête depont à Bâle , aima mieux passer plus com-modément sur le front de l’ennemi que detourner son extrême gauche ; l’avantagetactique lui parut plus sûr que tous ceuxde la stratégie ; il préféra un demi-succèscertain, à la chance d’une victoire quieût été décisive, mais exposée à plus dehasards. Dans la même campagne, le pas-sage du Pô par Napoléon offrit un autreexemple de l’importance stratégique qui estattachée au choix du point de passage : l’ar-mée de réserve, après le combat de la Chiu-sella, pouvait marcher par la gauche du Pôà Turin , ou passer le fleuve a Crescentinoet marcher droit a Genes : Napoléon pré-féra passer le Tessin , entrer à Milan , s’yréunir à Moncey qui venait avec 20,000hommes par le Saint-Gothard , puis passerle Pô à Plaisance, persuadé qu’il devance-rait plus sûrement Mêlas sur ce point, ques’il se rabattait trop tôt sur sa ligne de re-traite. Le passage du Danube à Donawertet Ingolstadt en 180S, fut une opération àpeu près du même genre : la direction choi-sie devint la première cause de la destruc-tion de l’armée de Mack.
Le point convenable, en stratégie, est fa-cile à déterminer d’après ce que nous avonsdit à l’article 19, et il n’est pas inutile derappeler que, dans un passage de rivièrecomme en toute autre opération, il y a despoints décisifs permanents ou géographi-ques, et d’autres qui sont relatifs ou éven-tuels puisqu’ils résultent de l’emplacementdes forces ennemies.
Si le point choisi réunit les avantagesstratégiques aux convenances tactiques deslocalités, ce choix ne laissera rien à désirer;
mais s’il présentait des obstacles locauxpresque insurmontables, alors il faudrait enchoisir un autre, en ayant soin de préférercelui qui serait le plus près de la directionstratégique qu’il importerait d’atteindre. In-dépendamment de ces combinaisons géné-rales, qui doivent influer sur le choix dupoint de passage, il en est encore une autrequi se rapporte aux lieux mêmes ; le meil-leur emplacement sera celui où l’armée,après avoir passé, pourra prendre sonfront d’opérations et sa ligne de batailleperpendiculairement au fleuve, du moinspour les premières marches, sans être for-cée de se diviser en plusieurs corps surdifférentes directions ; cet avantage la sau-vera également du péril de recevoir la ba-taille avec le fleuve à dos, comme cela ar-riva à Napoléon à Essling.
En voilà assez sur la combinaison straté-gique qui doit décider des passages, il esttemps de parler de leur exécution. L’histoireest la meilleure ecole pour étudier les me-sures propres à en assurer la réussite : lesanciens ont fait une merveille de celui duGranique , qui n’est qu’un ruisseau ; sous cerapport, les modernes ont de plus grandesactions à citer.
Le passage du Rhin , à Tholhuys, parLouis XIV , n’est pas celui qui a fait le moinsde bruit, et il faut avouer qu’il est digne deremarque.
De nos jours, le général Dedon a célébréles deux passages du Rhin à Kehl , et celuidu Danube à Hochstedt en 1800 : son ou-vrage doit être consulté comme classiquepour les détails ; or, la précision dans lesdétails est tout pour ces sortes d’opérations.
Enfin, trois autres passages du Danube ,et celui à jamais célèbre de la Bérézina, ontsurpassé tout ce qu’on avait vu jusque làdans ce genre. Les deux premiers sont ceuxque Napoléon exécuta à Essling et à Wn-gram, en présence d’une armée de 120,000hommes , munie de 400 pièces de canon,et sur l’un des points où le lit du fleuve est